La tentation du mépris

( 4 mn de lecture )

épisode 16

Périos s’était changé, mais ses cheveux étaient encore mouillés lorsqu’il se présenta. Ce fut Belbo qui lui ouvrit. Il roula des yeux en direction de Périos, il semblait vouloir lui faire comprendre que la situation risquait d’être tendue. Périos fit un pas puis s’arrêta, les mains jointes dans le dos, le regard abaissé.

Palen l’attendait déjà dans la pièce, assis, jambes croisées, ses notes sur les genoux. Il ne se leva pas.
«Tu peux entrer, dit-il sans relever les yeux. »
Périos entra. S’arrêta à deux pas. Et, suivant le protocole, posa un genou à terre, courba l’échine et baissa la tête. 
« Maître.. »

Palen ne dit rien. Il laissa passer un long moment. Très long.

Senna fut tentée d’intervenir : cela lui était insupportable de voir Périos ainsi humilié juste par plaisir. Elle eut un mouvement de rage vite réprimé et quitta la pièce pour se réfugier dans son bureau. L’humiliation de Périos était aussi la sienne. Elle en était réduite, depuis que Palen était arrivé, à devoir se livrer à une espèce de comédie, à jouer un personnage qu’elle n’était pas, qu’elle n’était plus. Elle en aurait pleuré. Elle se reprit, il le fallait. En silence, doucement, elle rouvrit un peu la porte du bureau et tendit l’oreille.

Le silence devenait lourd. Palen regardait Périos qui ne bougeait pas.
Enfin, Palen lâcha d’un ton nonchalant :
« C’est bon.
Périos se redressa, lentement, se tint droit, sans fixer Palen, sans montrer d’émotion.
– Je voulais échanger quelques mots avec toi. De maître à asserv. Tu vois ce que je veux dire ?
Il souriait. C’était un sourire froid, poli. Il caressait le bord de ses papiers du bout des doigts.
– Tu as gagné la confiance de ma cousine. Certains diraient : trop. Tu es partout, il paraît. Tu réponds à tout. Tu as un avis.
Il leva les yeux.
– Depuis quand un asserv se permet-il d’avoir un avis ? »
La question de Palen n’appelait pas de réponse. Périos ne bougea pas.
Palen reprit :
« C’est inattendu…Et parfois, l’inattendu finit par poser question. »

Périos resta immobile.

« Qu’as-tu à répondre ? Parle !
– Je sers comme on me l’a demandé. » répondit Périos avec humilité, comme si il ne comprenait pas les allusions de Palen.
« Oh, je n’en doute pas. Mais parfois, les serviteurs… oublient. Ils s’imaginent que la fonction tient lieu de statut. Or ton statut, vois-tu…il ne change pas. »
Palen utilisa le Greton pour asséner sa dernière phrase.
« Reste bien à ta place, Périos, sinon, il t’en cuira. Les intendants ne sont pas irremplaçables. »

Un bruissement léger attira l’attention de Palen.
Senna était revenue dans la salle. Elle s’était assise sur le fauteuil le plus éloigné, un peu en retrait. Elle capta un court instant le regard de Périos. Elle mit dans ce regard tout ce qu’elle ressentait et qu’elle ne pouvait pas dire. Puis elle secoua légèrement la tête, d’un air désolé.
D’où il était, Palen devait se retourner pour lui adresser la parole.
« Ah. Senna. Tu écoutes nos petits entretiens d’intendance ?
Elle répondit, calme :
– Il s’agit de mon domaine. Je veux voir comment on s’y prend…pour gérer mieux les choses…
Palen eut un petit rire, mais plus court qu’à l’ordinaire.
– Bien. Très bien.
Le ton de Palen changea. Il posa quelques questions d’apparence anodine, presque détachée.
– Combien d’hectares ensemencés cette saison ? Les oléagineux résistent-ils bien au climat de cette année ?
Il s’appliquait à prendre des notes sans grand intérêt apparent.
-Et le cheptel ? Combien de brebis ? De combien d’agneaux le troupeau s’est-il accru ? »

Périos répondait avec précision, concision. Il se contentait de livrer les faits. Sa voix était posée. Aucune émotion n’y transparaissait.
Senna le regardait. Elle n’intervenait pas.
Le jeu de regards entre elle et lui discret, fluide, échappait complètement à Palen. Il n’y avait pas de sourire. Juste des instants suspendus.
Palen reporta son attention sur Périos.
« Une dernière chose. Les gens parlent. Quand un intendant occupe trop de place… certains s’interrogent. Certains s’alarment.
Senna le coupa d’une voix claire et tranchante :
– Ceux-là feraient mieux d’apprendre à regarder. »

Un silence tomba. Palen roula ses notes. Se leva.
« C’était une conversation très utile. Si nous allions maintenant visiter le domaine ? » ajouta Palen d’un ton satisfait.

Profitant d’une éclaircie, Palen tenta une promenade dans les allées, posa quelques questions à deux ou trois asservs, obligés de mettre un genou dans la boue pour se prosterner. Il s’intéressa aux bâtiments, nota que les murs des dortoirs semblaient anciens.

« Vous devriez penser à les faire refaire. Cela donne une impression de pauvreté qui ne vous rend pas justice. »
Senna qui les accompagnait sourit.
« Cela fait partie des travaux qui auront lieu au début du printemps, je crois. »
Une averse bienvenue écourta la visite.

Le troisième jour, elle savait. Elle savait que Palen ne verrait rien.
Rien de ce qu’elle était devenue, rien de ce qu’elle construisait. Il parlait toujours autant. Il racontait ses réussites, sa fatuité semblait sans limites. Il riait d’un rire parfaitement poli. Et rien, jamais, ne semblait le troubler.
Senna le regardait parfois en silence. Elle pensait qu’il représentait tout ce qu’elle avait quitté et qu’elle ne regrettait pas. Elle avait hâte qu’il s’en aille et emporte avec lui les scories d’un moment de sa vie, à jamais révolue.


Publié par l'excédée

écriture, gravure, iris, David Austen, Yourcenar, Marc Aurèle, Rome, bidouilles, camping sauvage, art déco, de Stijl, Silverberg, escapades, récup', Asimov, Hadrien, Balkans.

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