Ce que l’on tait

( 4 mn de lecture)
(suite à une mauvaise manip, j’avais supprimé l’épisode, je le remets en ligne. N’en tenez pas compte si vous l’avez déjà lu)

épisode 12

Le pain avait été réchauffé dans la cendre, le miel coulé dans une coupelle en terre. Valia déposait les choses en chantonnant sur la table de la cuisine. Senna était déjà installée, les jambes ramenées sous elle, une étoffe de laine sur les épaules.

La lumière entrait à peine dans la pièce. Un dernier matin d’automne mais qui préfigurait déjà ce que serait l’hiver. Le vent froissait les dernières feuilles des figuiers derrière la maison. Elles tourbillonnaient au ras du sol dans l’air froid, puis soudain disparaissaient emportées par une bourrasque plus forte que les autres.
Senna resserra l’étole autour de ses épaules.
« Tu as froid, ma colombe ? » demanda Valia.

La vieille femme s’accroupit alors, ouvrit la porte du foyer, tisonna les braises et rajouta quelques bûches.
Se relevant, elle demanda à Senna :
– Tu veux un peu de lait caillé ?
– Non, merci. Le pain et le miel suffiront.
– Tu veux une infusion ou de la soupe ?
Senna réfléchit quelques instants. 
«  De la soupe…merci. »

Valia servit la soupe fumante dans un grand bol, puis reposa la petite louche avec soin.
Un silence s’installa. Pas pesant, mais suspendu.
Senna, le visage au-dessus du bol s’imprégnait de l’odeur et de la chaleur du liquide. Elle entourait le bol de ses deux mains. Elle souffla sur la soupe, posa le bol sur la table, puis elle porta prudemment à sa bouche une première cuillerée.

Valia, comme à son habitude, remplissait la cuisine de paroles douces et câlines. Senna ne portait pas vraiment attention à ce qu’elle lui racontait. C’était juste un moment de plaisir confiant, comme tous ceux qui avaient accompagné son enfance. Un moment rempli de l’amour que Valia lui portait.
Ce matin là, cependant, Valia remarqua, souriante :
« Périos est resté longtemps, hier soir… »

Senna ne répondit pas. Elle coupa un morceau de pain, le mâcha lentement. Valia attendit. Puis reprit, douce :
« Il a même ri. C’est rare chez lui…
Senna releva à peine les yeux.Elle restait silencieuse. Elle semblait sur ses gardes.
Valia poursuivit :
– J’ai remarqué combien tu semblais heureuse en sa présence… Combien tu devenais lumineuse. C’est ça  » lumineuse « , ton visage s’éclaire lorsqu’il est là. Peut-être que les autres ne le remarquent pas, mais moi je le vois… »
Senna se taisait toujours.

Valia se tut aussi. Puis comme si elle ne pouvait pas s’en empêcher, elle reprit :
« Je me trompe ? tu… »
Senna la coupa :
« Je ne vois pas ce que tu veux dire ! »
Encore un silence. Valia toucha le bord de son bol, puis lança, très simplement :
« Ce n’est pas un jugement que je porte, ni une mise en garde, que sais-je encore. Je te dis simplement ce que j’ai constaté, Senna. »
Senna eut un petit mouvement d’épaule, entre déni et lassitude.

Valia esquissa un sourire tendre. Mais elle ne renonça pas.
« Je ne parle pas de ce que tu fais. Je sais que ta conduite est irréprochable. Encore qu’on pourrait discuter de ce qu’on nous reproche, de ce qu’on reproche aux femmes, je veux dire, mais que les hommes, eux, s’autorisent sans scrupules… Je parle de ce que tu ressens. Ce n’est pas la même chose. »

Senna posa son pain.
« Il est asserv, Valia.
– Je le sais, ma colombe, je le sais.
– Ce n’est pas possible.
– Je le sais aussi.
Elle marqua une pause. La voix de Valia était calme, mais ferme.
– Mais ce n’est pas une faute d’éprouver. Ce n’est jamais une faute, ça. »
Senna ne dit rien. Elle fixait la table.
Valia pencha un peu la tête.
– Tu n’as connu que Halden. Et ça n’a pas été… ça n’a pas été une expérience… Tu n’étais qu’une asserv pour lui. Pire peut-être qu’une asserv.
Le silence, cette fois, était lourd. Valia poursuivit, presque à voix basse :
– Tu as survécu. Tu t’es reconstruite. Ce que tout cela t’enseigne, c’est qu’il est peut-être temps de passer à autre chose, que tu en as le droit.
Senna murmura :
– Mais je ne sais même pas ce qu’il pense, lui, je ne sais pas ce qu’il ressent.
– Périos est un homme droit, il ne doit même pas s’autoriser à penser ce genre de choses. Il doit s’interdire d’y penser. Un asserv qui oserait… »
Valia n’insista pas. Toutes deux savaient parfaitement à quoi Valia faisait allusion.

Senna s’enfonçait les ongles dans les paumes de ses mains. Ses lèvres tremblaient.
« Je ne voulais pas te faire de la peine, ma colombe. Ne pleure pas, surtout ! Je ne suis qu’une vieille femme stupide. »
Senna haussa doucement les épaules. Elle eut un pauvre sourire.
Elle regarda Valia et demanda :
« Mais que puis-je faire ? Y a-t-il seulement quelque chose à faire, sinon faire semblant, dissimuler, prendre sur moi.
– Je ne sais pas. Je ne suis pas une Autarque. Je suis une vieille femme qui t’a vue grandir. Je ne peux pas décider à ta place. Mais je te dis ceci : ce qui pousse dans le silence finit toujours par faire du bruit. Il vaut mieux l’écouter tant que c’est doux. »

Senna releva enfin les yeux. Ils étaient secs, mais brillants.
« Tu crois que je ne le sais pas ? 
Un long silence les prit toutes les deux. Puis Senna souffla :
– Je ne veux pas tout gâcher. Je dois me contenter du peu que j’ai. Aller plus loin, c’est risquer de tout perdre.
Valia hocha la tête, lentement.
– Alors ne précipite rien. Mais ne fais pas semblant. Pas avec toi-même. »

Elles restèrent là, un moment, à boire leur soupe devenue tiède. Rien d’autre ne fut dit.

Publié par l'excédée

écriture, gravure, iris, David Austen, Yourcenar, Marc Aurèle, Rome, bidouilles, camping sauvage, art déco, de Stijl, Silverberg, escapades, récup', Asimov, Hadrien, Balkans.

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