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épisode 11
La nuit tombait doucement sur Lysna. Un parfum de feu de bois flottait dans l’air, mêlé à celui des herbes que Valia faisait sécher en bouquets suspendus sous le portique. Dans le bureau, les lampes à huile projetaient leur lumière. La pièce sentait la cire et la laine.
Périos se tenait debout, comme toujours, le rouleau de comptes à la main. Il ne s’asseyait jamais sans y être invité. Senna, assise près de la table, terminait de griffonner une note sur une tablette d’argile. Certes, il y avait bien du papier, mais il était cher, et Senna le réservait aux courriers importants et aux documents qu’elle voulait absolument conserver.
Périos l’observait.
Elle leva les yeux vers lui.
« Les chiffres sont bons, n’est-ce pas ? »
La voix de Senna était joyeuse. Elle jubilait.
« Le revenu net dépasse nos prévisions. Notre convoi est parti il y a huit jours. Les prix se sont maintenus et ont même augmenté sur le marché aux grains d’Otilia. On parle déjà d’une pénurie hivernale dans les hautes cités et les vaisseaux autonomes d’Iriast* vont bientôt arriver. Les circonstances étaient donc plus que favorables pour nous. » détailla Périos.
Senna sourit encore. Elle se pencha en arrière sur sa chaise, mains croisées sur le ventre.
« J’ai pensé à quelque chose… »
Il acquiesça en souriant. Il semblait lui-même heureux de voir Senna aussi satisfaite.
Leurs regards s’emmêlèrent un instant, puis Périos détourna les yeux, et il fixa son rouleau de comptes…
Elle laissa sa phrase en suspens comme chaque fois qu’elle avait un projet, comme si elle hésitait à lui en faire part. Comme si elle espérait tout à la fois son approbation et redoutait un avis contraire.
Il attendait. Il attendait comme à chaque fois. Avec patience et retenue.
Elle reprit :
« Les moutons… Leur laine… Chaque saison, on vend le pelage brut. Et on en tire presque rien. Si l’on tissait sur place… »
Elle laissa la phrase à nouveau en suspens.
Périos vint à son secours, il formula à sa place :
« Il faudrait bâtir un atelier, dit Périos. Installer des métiers à bras. Former deux ou trois femmes.
– Et les loger ! s’exclama Senna. J’envisage d’acheter trois asservs supplémentaires. Qu’en penses-tu ? » demanda-t-elle, inquiète, cherchant à nouveau son approbation.
Il resta silencieux quelques secondes.
« Il faudra agrandir les dortoirs. Peut-être en construire un second, près de la grange sud. L’eau y est proche, et la lumière bonne en fin de journée. Évidemment cela représente beaucoup de travail mais ce n’est pas impossible. »
Le ton de la voix de Périos était neutre et Senna se demanda ce qu’il pensait vraiment. Elle avait besoin de son avis, de son soutien même formel.
« Comment fait-il pour rester aussi asserv ? » pensa-t-elle…Elle fut tentée un instant de taper du pied, elle avait envie de le secouer. De lui marteler la poitrine jusqu’à ce qu’il dise enfin ce qu’il pensait vraiment.
A la place, Senna hocha lentement la tête et demanda :
« Et cela, tu saurais le faire ? Tu pourrais le faire ?
Il esquissa un sourire très bref.
Elle reprit, hésitante :
– Et tu voudrais bien le faire ?
Elle se mordit les lèvres, soudain consciente de ce que sa remarque pouvait laisser supposer.
Périos ne releva pas.
« J’en ai construit de pires. » dit-il.
Et Senna pensa immédiatement à sa vie d’asserv. A tous les travaux auxquels il avait dû se livrer sans en avoir le choix, aux corvées dont il avait dû s’acquitter quelles qu’elles soient… Une vie d’asserv… elle avait du mal à imaginer. Elle se rendit compte qu’elle n’y avait vraiment jamais réfléchi. Elle se sentait honteuse. Elle, elle était libre, les asservs l’avaient toujours entourée, servie, choyée même pour certains, elle n’y faisait même plus attention.
Elle le regarda un instant, puis se leva, alla chercher un plan grossier du domaine. Elle le déroula sur la table, du doigt elle en lissa un des coins.
« Je veux que tout reste harmonieux. Pas de baraques accolées au hasard.
– Ce ne sera pas le cas.
– Il faudra sans doute que tu loges ailleurs que dans un des dortoirs collectifs, peut-être pourrait-on aménager la remise contiguë à la villa, ça serait quand même plus pratique, non ?
– Cela éviterait d’agrandir le dortoir des hommes, nous n’aurions alors qu’à construire un petit dortoir pour les femmes, effectivement… »
Il parlait sans hâte, mais avec cette clarté tranquille qui l’avait toujours frappée. Elle s’accouda à la table, regardant la carte plus qu’elle ne le regardait, et dit presque à mi-voix:
« Tu crois que je fais bien ?
Senna semblait pleine de doutes. Il ne répondit pas tout de suite. Puis, posément, il répondit et cette fois sa voix était chaude et rassurante :
– Tu fais très bien. »
Elle eut un petit rire, toute trace de tension envolée.
Elle se détendait, réprima un bâillement. Elle secoua la tête en souriant.
« Pardon, mais avec tous ces projets, j’en oublie parfois de dormir.
– Alors il faudra acheter une quatrième asserv. Pour te forcer à te reposer. »
Le silence les enveloppa. Elle replia le plan, le posa soigneusement.
* Voir DOROB Narel. Velum, un monde à part. Editions Datharia ( oct.3025), p.8. ici