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épisode 10
Le matin s’était levé, pâle. Les feuillages roussis bruissaient au vent, et une odeur de terre mouillée montait du potager. Dans le petit bureau, la lampe n’avait pas cessé de brûler.
Une semaine auparavant, Périos lui avait signalé que les cérémonies d’affranchissement d’un des asservs devraient avoir lieu. Avec son aide elle avait appris les formules rituelles. Elle se sentait fébrile et pour la première fois consciente des responsabilités qui lui incombaient vraiment. Il fallait que cette cérémonie soit réussie. Il en allait de sa crédibilité.
Sur son bureau, le registre des affranchissements était ouvert – la date était là, tracée d’une main sûre, des années plus tôt- et une bourse y était préparée.
Elle se tenait droite et rigide face à l’homme qui attendait, debout, à deux pas d’elle. Il avait les épaules étroites, les mains jointes devant lui, la nuque penchée.
Il s’appelait Enel. Trente cinq ans. Quinze ans passés à Lysna. Né libre, vendu pour dette familiale.
Senna ouvrit le registre des affranchissements.
« Tu as accompli ton temps, Enel. »
Il ne répondit pas, mais son visage se tendit légèrement, comme si les mots avaient touché une zone sensible.
« Je te rends ta liberté, aujourd’hui, selon les termes qui furent convenus. Tu porteras désormais le nom de Kalior, celui de mon clan familial. Si tu le souhaites, tu peux demeurer ici, comme client affranchi. La maison t’accueillera. »
Les lèvres de Senna tremblaient légèrement. Elle les mordit, ne voulant pas laisser voir son émotion.
Il hocha la tête sans parler. Puis prononça à son tour la formule rituelle :
« Je reçois aujourd’hui le nom des Kalior. Je saurai être un client affranchi digne de cet honneur. »
Elle prit la bourse. À l’intérieur, le pécule : une centaine de pièces. Elle lui donna un couteau à lame neuve, et un anneau de bois peint, signe discret de sa nouvelle condition.
Elle passa l’anneau au doigt de l’homme.
« Par cet anneau, tu te feras reconnaître, par tous et de tous, la voix de Senna s’était raffermie. Va. Rejoins les autres. La cérémonie commence bientôt ».
L’ homme ressortit sans un mot.
Senna, émue éclata en sanglots.
Dans la cour intérieure, un cercle s’était formé. Tous les asservs étaient là, rangés selon leurs fonctions. Belbo, assis sur un muret, observait en silence.
Senna traversa la cour à pas lents. Elle portait une tunique sombre ceinte d’un cordon, et dans les bras, un tissu blanc roulé.
Enel se tenait au centre. Il avait été lavé, rasé de près, vêtu de lin propre. On aurait dit un homme prêt à entrer dans une maison.
Senna s’avança. Elle prononça les formules :
« Ce jour marque la fin de ton service. Devant tous ici présents, je reconnais ton droit à marcher libre. Tu appartiens désormais à toi seul. »
Elle déroula le tissu : à l’intérieur, un capuchon court d’un rouge vif, taillé dans une étoffe rêche mais solide. Elle le lui tendit.
« Porte-le. Qu’ils te voient. Qu’ils sachent. »
Il le prit avec lenteur, le plaça sur ses épaules Un murmure discret traversa les rangs. Nul ne cria, nul n’applaudit. Mais quelque chose se dénoua dans l’air.
Senna recula d’un pas.
« Que nul ne lui commande plus. »
Elle regarda tour à tour les visages autour d’elle. Elle chercha Périos du regard, qui ne l’avait pas quittée des yeux. Elle lui sourit, soulagée. Périos lui rendit son sourire, comme un encouragement.
« Il est libre. Et aujourd’hui, nous fêterons cela. » finit-elle d’une voix maintenant apaisée.
Sous les arbres du verger, les tables avaient été dressées. Des planches sur des tréteaux, des couverts de fortune, des plats fumants. Valia avait passé la matinée à cuisiner. Antiek avait ouvert les réserves. Un cochon sauvage, tué deux jours plus tôt, rôtissait sur un feu de bois.
Les asservs s’étaient assis en silence d’abord, puis peu à peu, les voix s’étaient mêlées. Senna mangeait parmi eux. Belbo à sa gauche, Périos à sa droite. Elle ne parlait pas beaucoup. Mais elle observait.
Enel était là, un peu à l’écart, mangeant avec lenteur. Plusieurs étaient venus lui serrer la main, lui toucher l’épaule. Il ne portait plus le capuchon, mais le gardait posé à côté de lui, soigneusement plié.
À la fin du repas, Senna se leva. Elle leva sa coupe.
« Aujourd’hui, Enel a rejoint le cercle des hommes. Qu’il vive en paix, et qu’il marche droit.»
Elle but. Les autres l’imitèrent. Quelques-uns frappèrent la table du plat de la main.
Le soleil déclinait lentement. Une lumière orangée couvrait la terre. Et dans cette clarté d’arrière-saison, Senna sut qu’elle avait franchi une étape.