« Parfois, il disparaissait des semaines entières.
Elle ne savait jamais combien de temps durerait l’absence, ni même s’il reviendrait un jour.
Jamais elle ne lui avait demandé où il allait, ni ce qu’il faisait.
Il lui semblait que le questionner serait une indécence.
Elle ne l’espérait pas. Elle constatait l’absence.
Pour elle, chaque fois était une dernière fois. Chaque disparition était définitive. Elle était plus surprise par ses retours que par ses départs.
Et si elle en avait souffert, elle avait décidé de n’en laisser rien paraître et il n’en avait jamais rien su.
A chacun de ses retours, elle était là, comme une lumière laissée allumée, simple fanal qui lui aurait indiqué le chemin..
Elle l’accueillait comme s’ils s’étaient quittés la veille ou le matin même, son visage ou sa voix ne trahissaient aucun soulagement.
Sereine, elle reprenait la discussion là où ils l’avaient laissée.
Jamais il n’entendit de reproches. Cette constante attitude lui semblait même étrange.
Il fut parfois sur le point d’être déçu.
Rassuré de savoir qu’il était libre d’agir à sa guise, il avait été les premières fois, décontenancé de l’apparente indifférence avec laquelle elle le laissait user de cette liberté.
Jamais il ne douta de la retrouver là où il l’avait laissée.
Point d’ancrage, place à l’anneau du port, cette femme lui donnait la possibilité d’aborder toutes les tempêtes. »
Elle referma le livre d’un coup sec, agacée.
Elle aurait bien aimée être comme cette femme, celle du livre. Elle aurait bien aimé pouvoir être détachée, sereine, sûre de sa force, impassible.
Mais non. Elle, elle retournait tout dans sa tête à longueur de journée, sûre de rien.
Elle, elle envisageait toutes les possibilités, une par une, avec des centaines de « si » et de « donc ».
Elle, elle se trimballait juste des tonnes de doutes, désespoirs et espoirs embrouillés, inextricables. Elle, elle renonçait, s’acharnait, renonçait à nouveau, pour mieux recommencer à lutter la minute suivante. Elle savait, mais ne voulait pas savoir. Elle entrevoyait l’issue logique de son histoire et fermait les yeux pour ne pas trop en voir. Elle refusait ce qui s’imposait à sa raison et à la logique. Elle ne voulait pas.
Il lui semblait remonter un perpétuel courant d’évidences. Comme si, à déployer tant d’énergie, elle conjurait un sort. Inéluctable.
Une seconde de pause et elle serait impitoyablement emportée par ce courant contre lequel elle luttait.
Elle entendit sa clef dans la serrure, puis ses pas qui résonnaient dans le vestibule. Il suspendit son manteau, puis entra dans le salon. Elle leva vers lui un visage souriant, il lui donna un baiser sur le front, presque machinalement, comme il en avait pris l’habitude quelques mois auparavant.
Sa gorge se contracta. Elle eut l’envie de crier ou de pleurer, elle ne savait pas trop. Elle sentit son cœur se serrer. Elle pouvait imaginer la suite de la soirée… un repas silencieux ou presque, émaillé de paroles banales, sa journée au travail, les collègues. Elle répondrait de façon enjouée, dissimulant son malaise. Des paroles qui meublaient le vide, qui empêchaient que le silence ne prenne toute la place. Qu’étaient devenus leurs discussions et leurs éclats de rire ?
Après le dîner, ils passèrent au salon. Il alluma la télé et passa de chaîne en chaîne à la recherche d’un film et se fixa sur un documentaire animalier devant lequel il fit semblant de s’absorber. Elle n’eut pas le courage de rester. « Je vais me coucher… » Elle ne pouvait en supporter davantage. Elle n’en pouvait plus d’assister à leur lent naufrage. C’était comme si elle avait été la spectatrice d’une scène dont elle aurait été aussi l’actrice.
Quelle mauvaise scène jouaient-ils ? Aucun n’était dupe, elle en était sûre, mais ils continuaient à jouer.
A quoi cela rimait-il ? Ce soir, elle était découragée.
Elle éteignit la lumière, sachant qu’il ne viendrait se coucher que lorsqu’il serait sûr de la trouver endormie. Il se glisserait alors dans la chambre le plus silencieusement possible, n’allumant pas la lumière, refermant avec précaution la porte, s’éclairant seulement à la lumière de l’écran de son téléphone.
Couché sur le dos, il s’efforcerait de rester immobile et s’endormirait rapidement. Elle resterait alors, les yeux grand ouverts dans le noir, attendant à son tour le sommeil, l’esprit traversé par les images des moments marquants de leur histoire, échafaudant des scénarios possibles, des plans d’action…tout en sachant qu’elle n’ aurait pas le courage de les mettre en œuvre.
Elle se sentait impuissante, paralysée à l’idée d’agir. Tout ce qu’elle savait c’était qu’il devait se passer quelque chose pour qu’ils puissent sortir de cet espèce de marécage dans lequel ils s’enlisaient un peu plus profondément chaque jour. Elle se retourna sur le côté, lui tournant le dos, et finit par s’endormir.
Comme elle l’avait anticipé la veille, elle se réveilla seule dans la maison. Il était déjà parti, plus pour éviter une confrontation matinale, faite d’échanges attendus, de questions et de réponses convenues, que par nécessité professionnelle. Elle ne fut donc pas surprise ou déçue. Elle s’y attendait. Elle se demanda depuis quand cela ne la surprenait plus mais fut incapable de trouver la trace de leurs premières esquives matinales.
Elle employa sa matinée à exécuter ses tâches routinières, sans parvenir à s’y intéresser ; d’ailleurs y avait-il réellement besoin d’y porter un intérêt quelconque ? Tout se répétait sans cesse, sans variation notable. Elle occupait un emploi bien rémunéré qu’elle pouvait effectuer en partie de chez elle, lui laissant la possibilité d’organiser ses journées à sa guise. Elle travailla donc avec application, barrant au fur et à mesure tout ce qu’elle avait à faire. A 14 heures, elle barra le dernier item de la liste. C’est à ce moment-là qu’elle prit conscience qu’on était vendredi et qu’ils se retrouveraient en week-end dès le soir.
Ce fut comme si le sol s’ouvrait sous ses pieds, une sorte de vertige. Elle ne le supporterait pas .
Elle se pressa vers sa chambre, s’empara d’un sac, y jeta des vêtements, sans vraiment réfléchir . Sa trousse de toilette rejoignit le contenu hétéroclite qui s’y trouvait déjà. Au bruit de la fermeture éclair, elle compris ce qu’elle était en train de faire. Ce bruit résonnait comme une conclusion définitive. Ses yeux se remplirent de larmes. Elle ferma à clef la porte de la maison, elle dévala le perron, encore quelques pas dans l’allée de graviers qui crissèrent sous ses pas, et elle se réfugia dans la voiture.
Elle conduisit comme une folle pendant deux ou trois kilomètres, comme si quelqu’un était à ses trousses.
Elle fuyait, se dit-elle. Elle fuyait aujourd’hui l’homme qu’elle avait aimé. Elle remarqua qu’elle avait pensé à lui au passé. Hier encore, peut-être, n’aurait -elle pas dit ça. Elle fut choquée par cette révélation. Depuis quand parlait-elle de lui au passé ? Aujourd’hui ? Elle téléphona pour réserver deux nuits dans une petite pension où elle était allée lors de précédentes vacances. Par chance, la saison touristique n’avait pas commencé et il restait des chambres.
Elle alluma la lampe de chevet, elle s’assit lourdement sur le lit. Fatiguée, tellement fatiguée. Son esprit tournait en boucle, les mêmes questions revenaient sans cesse. Elle y pensait sans pouvoir y apporter la moindre réponse La boucle reprenait. Les mêmes questions…Elle farfouilla dans son sac, en tira son portable. Sept messages en absence. Elle ne consulta pas les messages, elle devina ce qu’ils contenaient et laissa l’appareil sur silencieux. Après quelques minutes elle se décida à écrire un texto. Il fallait écrire un texto, sinon il imaginerait n’importe quoi. Il fallait qu’elle ait la décence de ne pas le laisser dans l’angoisse et l’inquiétude. Au moins. Elle l’écrivit très vite, comme si ce seul contact risquait de remettre en question sa décision de partir.
« Je vais bien. Je t’appelle demain soir ».
Elle avait gagné un répit de vingt quatre heures.
Elle émergea d’un sommeil sans rêves. Elle ne sut tout d’abord pas où elle était. La fente des doubles-rideaux laissait passer un peu de lumière qui éclairait faiblement la chambre. Elle laissa errer son regard sur cette chambre qui lui était pas familière. « L’hôtel ! ». Puis tout lui revint, une chape s’abattit immédiatement sur elle, mélange de culpabilité et de résignation, fruits de ses réflexions de la veille, et quelque chose d’autre qu’elle ne réussit pas à saisir tout de suite : la nécessité, aujourd’hui, de décider de ce qu’elle ferait et dirait, les jours prochains. Elle se sentit accablée. Elle fut tentée de se réfugier à nouveau dans le sommeil.
Elle finit par se lever. Elle marcha pieds nus sur le parquet froid, tira les rideaux et ouvrit la fenêtre. Un soleil splendide illuminait la plage. Elle distinguait des gens qui marchaient sur le sable, de jeunes enfants armés d’une pelle et d’un seau, quelques baigneurs affrontant l’eau froide de ce début de saison, un chien qui courait après une balle suivi par son maître. L’air était frais, chargé de l’odeur puissante de la mer. Elle entendait, affaibli, le bruit des vagues lancées à l’assaut du sable qui grignotaient peu à peu la plage et le cri perçant d’un groupe de goélands. Elle prit quelques longues respirations, fermant les yeux, offrant son visage au soleil.
Elle descendit rapidement, avala un grand crème et prit un croissant qu’elle emporta avec elle.
Elle avait marché dans l’eau, retroussant les jambes de son pantalon, évidemment une vague plus forte que les autres l’avait mouillée jusqu’aux genoux, elle avait sauté en poussant un petit cri surpris et tenté d’échapper à la vague, mais en vain. Elle en avait ri.
Elle avait ri. Ainsi, elle était encore capable de rire. Malgré la situation, elle était capable de rire… Elle n’en revenait pas. Elle remonta en haut de la plage et s’assit à même le sable. Elle roula son pantalon jusqu’à ses genoux. Puis elle se mit à gratter le sable de la main, croyant se rappeler que c’était bon pour les ongles, que cela les blanchissait et les polissait. Elle creusa des sillons, des vagues ondulantes, fit couler du sable entre ses doigts. C’est à ce moment là qu’un gros ballon de plage vint rebondir sur ses pieds et rouler juste derrière son dos. Survint alors une toute petite gamine de trois ou quatre ans, elle n’aurait pas su dire. La fillette vêtue d’un long t-shirt et d’un pull trop grand – peut-être celui de sa mère – s’arrêta à un mètre d’elle. La petite se dandinait et visiblement ne savait comment faire pour récupérer son ballon. Elle considéra la femme au pantalon retroussé, inclinant sur la droite son petit visage.
« Tu veux bien me redonner mon ballon ? finit-elle par dire.
– Ton ballon ? Mais quel ballon ? Je ne vois pas de ballon, moi ! » Elle avait pris un air surpris, affichait une mimique outrée et jouait des sourcils.
– Mais siiiiiii, derrière toi ! insista la petite. »
Elle se tourna alors sur sa droite et sur sa gauche, faisant semblant de ne pas voir le ballon. Mais un sourire malicieux indiquait qu’elle mentait. La petite entra dans le jeu en riant. Elle s’approcha.
« Ze suis sûre qu’il est là ! Derrière ton dos !
– Non, je t’assure ! Viens vérifier, si tu ne me crois pas ! »
L’enfant la contourna, mais elle avait mis le ballon devant elle posé sur ses cuisses. La fillette éclata d’un rire frais et s’empressa de récupérer le ballon.
« Z’avais raison, hein?! Tu es coquine avec moi ! ajouta la petite secouant une main serrée, index en l’air.
Elle reprit :
« Comment que tu t’appelles ?
– Brigitte.
– Moi, ze m’appelle Léa. »
Une voix féminine cria alors le prénom de la petite fille une première fois, puis une deuxième sur un ton impatienté.
L’ enfant se mit à courir vers sa mère. Elle se retourna pour lui faire un au revoir de la main, puis se remit à courir.
L’ enfant partie, elle resta sur la plage. Cette matinée lui apparut soudain comme une parenthèse dans le cours de l’existence qu’elle vivait depuis plusieurs mois. Elle vivait dans l’instant, profitant de ce qui lui était offert, non, de tout ce qui s’offrait à elle et qu’elle n’avait qu’à saisir. La parenthèse se refermerait…Mais était- elle vraiment obligée de la refermer elle-même ? se demanda-t-elle soudain. Ne pouvait-elle pas continuer à vivre ainsi, sans ce poids, cette lourdeur de chaque instant, cette désespérance ? Qu’est-ce qui au fond l’en empêchait ?
Elle repensa à la fillette au ballon. Elle avait toujours voulu des enfants. Ils n’en avaient pas eu. Mais pourquoi ? Parce qu’il n’en voulait pas ? Parce que ce n’était pas souhaitable ? Elle s’était peu à peu laissé gagner à ses arguments, elle s’était rangé à son avis, par lassitude, par une sorte de résignation, d’acquiescement tacite. Elle avait fini par être persuadée qu’elle non plus, n’en avait jamais voulu. Ils n’en avaient plus jamais reparlé Elle avait été faible. Elle s’en rendait compte maintenant. Elle aurait pu faire la liste de toutes les faiblesses dont elle avait fait preuve, de tous les renoncements qu’elle avait peu à peu concédés.
Elle remonta vers l’hôtel. Ça ne servait à rien d’attendre le soir. Elle allait lui téléphoner tout de suite.
Bien décidée à laisser la parenthèse ouverte.