Face A

J’ai finalement loué un cabanon pour dix jours dans un faux village de pêcheurs. Au soleil.

J’ai eu désespérément envie, non, besoin de soleil. Le mois de janvier a été catastrophique : de la pluie, de la pluie, encore de la pluie, un ciel envahi de nuées hostiles, des prés inondés, des chemins de terre où s’écoulaient des filets d’eau qui les faisaient ressembler à de minuscules rivières et de la boue partout. Jour après jour j’ai promené le chien, chaussée de bottes en caoutchouc, mais la plupart du temps, je me suis contentée de rester sur la petite route. Je rentrais la capuche dégouttant de pluie, le pantalon trempé à hauteur de cuisse, frissonnant malgré l’épaisseur de ma veste imperméable. J’ôtais tous mes vêtements mouillés et me réfugiais près du poêle. Jour après jour.

Alors, j’ai consulté une carte météo, repéré le seul endroit du pays où l’on n’ annonçait pas de pluie dans les sept jours à venir et loué un petit cabanon. Un faux petit cabanon, je dois bien me rendre à l’évidence une fois arrivée sur place. Dans un faux village de pêcheurs, vrai village de vacances vide en cette fin de janvier, sorti de terre de toute pièce, construit au bord d’un étang sur une petite langue de terrain reliée à la rive par un pont d’une cinquantaine de mètres. Mais peu m’importe : il fait beau. J’ arrive en fin d’après-midi, je lâche le chien, estimant qu’il peut faire un tour, je décharge la voiture et improvise un dîner que je prends sur la terrasse en bois, profitant d’une température presque estivale. Le chien revient, quémandant les restes de sandwiches.

La nuit est là, je rentre. Demain, j’irai faire des courses.

Je longe le bord de l’étang. Il est tôt. Deux flamants sur un îlot proche du bord cherchent déjà leur pitance, à longues et étonnantes enjambées, tête, cou et pattes balancées comme à contretemps.

Je cherche des coquillages, trouve seulement des coques, restes calcaires blancs et secs. Je marche sur de petits graviers crissants. Des panneaux « à louer » et «à vendre » pendent par dizaines, aux portes et aux volets fermés.

Le chien me précède, disparaît, revient, repart, truffe à terre, flairant les traces odorantes de ses congénères. Il file mais se retourne parfois et s’arrête, vérifiant que je suis bien là, puis reprend, rassuré, son trot de canidé, déjeté, arrière train désaxé.

Plus loin, près du pont qui relie cette fausse île au continent, des maisons basses, dont seules les couleurs varient, sont accolées et campent un décor de quai.

Maisons lie-de-vin aux volets verts, maisons bleu lavande, porte jaune, ou encore vert opale, minuscule courette et auvent qui abrite une identique table de jardin.

J’emprunte un itinéraire compliqué qui, pour faire le tour de l’îlot, longe le rivage ou me force à déambuler parmi les cabanes aux toits de chaume. Parfois comme dans un labyrinthe, j aboutis dans une impasse et doit rebrousser chemin. Les maisonnettes portent un numéro et une lettre. Elles sont groupées par vingt, à la lettre identique, autour d’une fausse place vide, où poussent des mauvaises herbes, qui dès juillet ne seront plus qu’un souvenir. Chacune dispose d’un minuscule jardin entouré d’une haie basse. Ces haies sont dégarnies, certains arbustes sont morts.

Je suis seule. Tout le village semble déserté. Il y a cependant des habitants permanents : le jardin entretenu, les pots sur les rebords de fenêtre de certains cabanons en témoignent. Combien sont-ils ? Une dizaine tout au plus. La supérette est fermée, la salle de sport aussi. Le restaurant, le snack affichent un panonceau de réouverture en mai. La piscine est vide. J’erre, regardant à travers les rares fenêtres dont les volets ne sont pas clos.

De retour au cabanon, je me fais un café. Mon téléphone sonne.

« Sandra Lelièvre ! » annoncé-je, attendant que mon interlocuteur se présente à son tour. Je cherche des yeux le petit sac à dos qui me sert de sac à main, farfouille dedans en continuant d’écouter, coinçant le téléphone sous mon menton, finis par extraire un carnet et un stylo. Je prends des notes, tout en ponctuant le flot de paroles de mon interlocuteur de « oui, oui », de « mmmmm », écris un numéro de téléphone que j’enregistre en répétant les paires de chiffres qu’on me dicte, au fur et à mesure. Je conclus par un « c’est noté ! Je l’appelle dans la matinée ». Je raccroche et reprends le mug de café qui est froid maintenant, je le fais réchauffer dans le micro-onde, mets mon téléphone sur silencieux et m’ installe à l’extérieur, dans le fauteuil du petit salon de jardin, gris, cubique, en faux rotin tressé. Décidément tout est faux ici… Le cabanon meublé, vaisselle comprise, dans un style « IKEA » de bas de gamme, ressemble un décor de mauvais goût. Je m’en fiche : après tout je ne suis là que pour dix jours de soleil.

Le chien dort au soleil, allongé de tout son long. Son soyeux pelage noir prend par endroits des reflets irisés, qui varient au gré du mouvement de sa cage thoracique. Je m’endormirais bien moi aussi, une torpeur de bien-être m’ envahit sous l’effet de la tiédeur du soleil. Je me secoue, il faut vraiment que j’ aille faire des courses. Je repense au coup de fil reçu. On me propose une traduction. Le livre d’un jeune écrivain russe, 160 pages. Je calcule mentalement combien cela pourrait me rapporter. J’espère seulement que l’histoire sera intéressante et le style aisé à retranscrire en français.

« Merci papa ! »  je me frappe les cuisses. Le chien alerté par le son de ma voix soulève vivement la tête et la tourne vers moi, puis rassuré, repose la tête et se rendort. Je me lève.

« Cos-mo-po-lite.. » Je chantonne le mot en détachant les syllabes. « Cosmopolite » est l’expression que l’on utilise pour parler de ma famille.

Mon père a émigré de Russie soviétique au milieu des années soixante-dix. Il s’est fixé en France où il a rencontré une Sophia Yannakakis fraîchement débarquée d’Athènes.

Il ne parlait que russe, elle ne parlait que grec. Ils ont filé le parfait en amour en anglais, habitude qu’ils ont conservée pour leurs conversations intimes. Trois années plus tard, fixés définitivement en France, Sophia a donné naissance à une petite fille. Sophia a choisi le prénom, et Boris a transmis son nom : Cassandra Zaïatsev.

Enfant, je ne parlais que le grec avec ma mère, que le russe avec mon père, le français étant la langue de l’extérieur, de l’école, des autres gens. J’étais souvent surprise, avec ses camarades d’école notamment, qu’il n’en fût pas de même dans toutes les familles. J’étais toujours étonnée, quand j’étais invitée à un goûter, de constater que les parents de mes amies s’expriment en français lorsqu’ils parlaient entre eux, et qu’on pouvait donc comprendre tout ce qu’ils se disaient. A la maison, mes parents continuaient obstinément à utiliser l’anglais, me mettant à l’écart de leurs conversations d’adultes.

Je suis tout naturellement devenue interprète-traductrice. Je travaille de façon intermittente, assez souvent toutefois, à l’UNESCO, à l’OMS et à l’ONU comme interprète et traduis des livres russes ou grecs, indifféremment, chez quelques éditeurs qui ont des collections de « littérature étrangère ». Sans rouler sur l’or, je dispose de revenus que j’estime suffisants pour vivre et travailler à mon rythme.

J’ai francisé mon nom et raccourci mon prénom en Sandra Lelièvre. Cela simplifie les choses.

Je fais grimper le chien dans la voiture. Je franchis le petit pont, et après deux ou trois kilomètres me retrouve dans une suite de banlieues qui s’étendent sur plusieurs kilomètres et qui représentent le mieux tout ce que je déteste. De larges avenues vides, des immeubles d’appartements de vacances vides, serrés les uns contre les autres, des panneaux annonçant la construction prochaine de nouvelles résidences portant toutes des noms tapageurs et affriolants sortis de la pauvre imagination de leurs promoteurs. Je ne comprends tout simplement pas l’intérêt de s’entasser dans des immeubles de 10 étages, dont la vue « sur la mer » se réduit au mieux à une pauvre bande bleue, partiellement grignotée par d’autres immeubles quasiment identiques, de subir des embouteillages dignes d’une sortie de bureau, pour pouvoir aller pousser un caddie ou accéder à une plage qui doit être bondée pendant la saison touristique. Comparé à cet endroit, le faux village de pêcheurs m’apparaît soudain idyllique.

Enfin, j’arrive à l’immense parking de la plage, quasiment désert. Par curiosité je jette un coup d’œil sur les tarifs indiqués par l’horodateur et je laisse échapper un soupir consterné. Les gens acceptent-ils vraiment de payer de telles sommes pour pouvoir garer leur voiture au bord de la mer ?

Je joue avec le chien sur la plage. Un panneau indique que les chiens y sont interdits même tenus en laisse.

A une centaine de mètres du parking, je trouve ce qui doit avoir été l’ancien centre ville. Là, les maisons sont plus basses, plus anciennes, les rues plus étroites. Sur une place il y a l’ancienne école flanquée des salles de classes maintenant inutilisées, à droite celles des filles, à gauche, celle des garçons, transformée en médiathèque et pour l’heure fermée. Devant les grilles de l’ancienne école se tient un petit marché, avec quelques étals de fruits et de légumes, le camion d’un poissonnier, et celui d’un boucher. Je complète mes emplettes dans une petite supérette. Il est hors de question de me mettre en quête d’un hypermarché, endroit déprimant par essence selon moi. J’entre dans une boulangerie, achète une baguette, un gros pain au levain que je fais trancher et deux croissants. Je repasse par la voiture pour y déposer mes sacs et récupérer le chien. Puis, munie du petit sac de croissants, je vais m’ attabler à la terrasse d’un café qui est miraculeusement ouvert.

Les seuls autres clients sont trois hommes qui discutent avec animation et dont la conversation est ponctuée de brefs éclats de rire. Je les regarde et cela me met de bonne humeur, m’ amenant un sourire dont je n’ai pas vraiment conscience. Le garçon apporte mon grand crème, je prends un croissant et mords dedans.

J’observe du coin de l’œil, le petit groupe. De là où je suis assise, je ne peux pas entendre leur conversation. Je me concentre sur mon croissant, regarde ailleurs, mais un nouvel éclat de rire me ramène vers eux, et je souris franchement. Je me rends compte que j’aimerais faire partie de cette petite assemblée. Je tente de penser à autre chose, d’admirer le point le plus extrême du rivage, là où le parking finit et où la végétation reprend enfin ses droits. Je me lève pour aller commander un nouveau crème. Quand je ressors, les trois hommes se taisent et je sens leurs regards me suivre au passage, puis leur conversation reprend.

J’ attaque mon deuxième croissant, j’en donne un tout petit bout au chien couché à mes pieds.

L’un des hommes suit mon geste et la caresse que je donne ensuite à l’animal.

« Après c’est tout, tu n’auras pas un bout de plus ! » Ces paroles déclenchent des mouvements frénétiques de la queue, cela fait sourire l’homme et relevant la tête, je croise son regard. Il me sourit. Un sourire de connivence, me semble-t-il.

Dès lors, des regards croisés s’échangent, que bien sûr, aucun de nous ne fait mine de remarquer.

Les trois hommes s’agitent à la recherche de monnaie dans leurs poches, mais l’un d’eux veut tout régler, les deux autres protestent puis s’inclinent ; déjà leurs chaises raclent le sol. Le garçon apparaît, il prend le billet qu’on lui tend, et rend la monnaie en fouillant dans les poches de son gilet. « Bonne journées, messieurs, à la prochaine ! » leur lance le garçon. Les hommes se lèvent. Ils quittent la terrasse, quand le dernier leur fait signe qu’il va les rejoindre. L’homme s’approche alors de ma table, s’accroupit et se met à flatter le chien, lui chatouillant les flancs. Il relève la tête vers moi :

« Comment s’appelle-t-il ?

– Pouki »

L’homme redresse un sourcil.

– Je sais, ça ne ressemble à rien comme nom pour un chien, pas que pour un chien d’ailleurs, c’est un nom parfaitement ridicule » je m’embrouille dans mes explications. Je me sens rougir devant l’inanité de mes propos.

« Pouki » répété-je dans un soupir.

« Eh bien, Pouki, dit l’homme s’adressant au chien, je suis très heureux de faire ta connaissance. Je m’appelle Alexandre, mais tous mes amis m’appellent Alex. »

Il donne une dernière caresse au chien et se relève. Le chien suit son mouvement, se lève aussi et s’ébroue.

L’homme me regarde, me sourit.

«Je dois y aller, dit-il en désignant d’un mouvement de la tête, ses deux amis qui l’attendent. Enchanté d’avoir fait la connaissance de Pouki. »

Revenue au cabanon, je me rends compte de tout ce que j’ai oublié d’acheter, mais retourner immédiatement, ou même cet après-midi en ville me rebute. Je suis contrariée mais je me dis que je ferai sans. Demain, j’irai acheter du café, il en reste suffisamment pour aujourd’hui et demain matin, le filet de loup attendra les échalotes, et je peux survivre sans yaourts pendant au moins vingt-quatre heures. Encore un peu maussade, je sors sur la terrasse, je m’affale sur le canapé en faux rotin gris. Ayant pris une série de longues respirations, je m’empare de mon téléphone, cherche le numéro enregistré du « jeune auteur russe » dont j’ai déjà oublié le nom.

Pendant que les sonneries s’égrènent, je pars à la recherche du carnet dans lequel j’ai noté tous les renseignements. Il décroche, je me présente et la conversation continue en russe. Je sais parfaitement que je suis en train de subir un test, et cela m’agace. Le « jeune auteur russe » s’exprime dans une langue complexe, pleine de métaphores que seul un russe peut saisir, ses phrases contiennent une infinité de mots rares qui sont autant de pièges dans lesquels il espère me faire tomber. Il a, c’est clair, préparé son laïus avec soin. Je pare toutes ses offensives, j’ai même un instant l’impression que nous sommes des escrimeurs pendant un assaut.

Le « jeune auteur russe » se résigne à constater que le match est nul et éclate enfin de rire. Rire qui vaut pour accord, il va téléphoner à l’éditeur.

Je regarde Pouki qui ne m’a pas quittée des yeux. Alors, je saisis la laisse que je me contente de glisser dans une poche de ma veste, et nous nous mettons en route pour un tour d’îlot.

Je fais presque la grasse matinée, je me lève à huit heures. Je mets la bouilloire en marche et pendant que l’eau chauffe, allume mon ordinateur. Rituels du matin accomplis, j’ouvre le fichier reçu par mail, qui contient en pièce jointe les trois premiers chapitres du roman de Nicolaï Ivanovitch Baguirov car le « jeune écrivain russe », au final, a tout de même un nom. Je lis en diagonale les trois premières pages du premier chapitre. Rien de trop ardu à traduire. Je vais me refaire un café…

La boite de Nescafé est vide. Je soupire, du café, il faut avant toute autre chose aller acheter du café, d’autant qu’on est dimanche et que si par extraordinaire la supérette est ouverte, elle ne le restera que jusqu’à midi.

Je fais grimper le chien dans la voiture, passe le petit pont et reprend l’itinéraire de la veille. Je me gare au même endroit, file à la supérette, reviens à la voiture, libère le chien qui file vers la plage. Je le suis mais le cœur n’y est pas. Je le remets rapidement en laisse et me dirige vers la terrasse du café. Je m’installe à la même place que la veille. Je regarde la table vide qui était occupée par les trois hommes. Je suis décidément de méchante humeur, je ne sais pas trop pourquoi, ou plutôt si, il y a depuis ce matin toutes ces petites choses qui m’ont contrariée. De surcroît, je me rends compte que je suis déçue que les trois hommes ne soient pas là, assis à rire. C’est ridicule, je m’attendais à quoi ? Je contemple mon téléphone d’un regard absent, consulte le journal, songe à appeler mes parents. Je glisse finalement l’appareil dans mon sac, il ne manquerait plus que je l’oublie ou l’égare. Je finis mon crème et je vais en commander un autre.

Je ressors du bar, et soudain, il est là. Je me détends imperceptiblement. Un genou à terre, Alexandre flatte déjà le chien qui s’est levé pour lui faire la fête. Il me regarde puis s’adresse au chien :

« Salut Pouki, ça va ce matin ? Tu as l’air en forme ! Ta maîtresse, en revanche, a une mine abominable, elle a eu un réveil difficile ? Elle est de mauvaise humeur ? »

Il se relève et m’adresse un sourire ironique.

« Réveil difficile ou mauvaise humeur ? demande-t-il. Sans me laisser le temps de répondre, il enchaîne:

« Pouki, lui, a l’air de très bonne humeur, il ne demande qu’à faire une longue promenade. »

Il tire la chaise :

« Je peux ? »

J’ acquiesce d’ un petit rire et je me sens immédiatement ridicule. Il reprend à l’attention du chien :

« Tu vois, elle va déjà mieux, je suis certain que d’ici une minute, elle va réussir à articuler trois mots. »

S’adressant à nouveau à moi, il me demande :

« Alors, vous êtes d’accord pour faire une grande promenade avec Pouki  et moi ? » Il enchaîne :

«  On peut acheter des sandwiches et deux petites bouteilles d’eau, et improviser un pique-nique. Ça vous dit ? »

Cela me dit. Je fais semblant de réfléchir, de peser le pour et le contre. Je cherche juste une réponse en trois mots.

« Ça me va !

– Je le savais, trois mots ! Finissez votre café et allons-y. Je vais chercher des sandwiches. A quoi, les sandwiches ? Classique, jambon, beurre, emmental, ça ira ? »

Je hoche la tête, souriant maintenant, toute trace de mon humeur massacrante a disparu.

Nous marchons sur une petite route à l’ombre des pins et des chênes-verts, par endroit une trouée dans la végétation donne à voir la mer en contrebas. L’air est doux. Le chien trotte devant nous, reniflant et levant la patte, s’arrêtant pour nous attendre, puis repartant, cinquante mètres en avant. Nous discutons de tout et de rien. En quittant le café, nous avons pris la petite route qui commence au bout du parking et qui longe le rivage distant de quelques centaines de mètres. Quelques buissons épineux et rabougris la bordent. Ils se font plus nombreux, plus vigoureux, plus hauts. Enfin, quelques arbres, des pins maritimes et des chênes-verts, apparaissent. La route monte faiblement et s’étrécit. Les buissons qui la bordent, grignotent le bitume, les grosses racines des arbres, maintenant nombreux, ont fragmenté le revêtement en le soulevant. La nature reprend ses droits. Cela me rassure, mieux, cela me réjouit. Nous cheminons de front, nous rapprochant au fur et à mesure que la route devient moins large. Un peu plus loin, elle s’incurve sur la droite, alors qu’une piste longeant le littoral continue tout droit.

Alexandre m’entraîne à sa suite et continue à suivre la route.

Nous débouchons dans une vaste clairière dont le revêtement bitumé a commencé à craqueler, sur laquelle s’élève une cinquantaine de bungalows, à tous les stades de construction. Mais ce ne sont plus que des ruines, il semble que leur édification a été interrompue brusquement. Une sorte de Pompéi immobilier. Certains sont quasiment achevés, avec un toit ou du moins un charpente métallique prête à en recevoir un. D’autres sortent à peine de terre, une dalle de béton, quelques rangs de parpaings, les goulottes oranges jaillissant du sol, comme autant d’artères tranchées, d’autres enfin sont privés de l’encadrement de leur porte et de leurs fenêtres, qui ont elles-même disparu. L’ensemble est évidemment recouvert de tags. Le spectacle est sidérant.

Au centre de l’ensemble se tiennent les restes d’un bâtiment à deux niveaux plus imposant.

« Ce devait être le mini-centre commercial, la boîte de nuit, et le restaurant.. » explique Alexandre.

« Permis de construire bidon. Je suppose que le promoteur espérait une régularisation. Tout a été arrêté du jour au lendemain, ceux qui avaient acheté sur plan ont tout perdu, quant aux artisans locaux, beaucoup ont fait faillite. C’était il y a dix ans. 

– et le promoteur ?

– Il a pris évidemment le large. Il est resté introuvable… »

Nous entrons dans certains bungalows, les interrupteurs, quand il y en avait, ont été arrachés, certaines fenêtres aussi, les sanitaires, emportés ou brisés. Tout a été pillé ou détruit. L’impression de gâchis est totale. J’ imagine ce que ces lieux auraient pu être et ce qu’ils sont devenus.

« Venez, ne restons pas ici..je voulais juste vous faire voir l’endroit, pas vous inciter à la mélancolie.

– Je suis mélancolique de toute façon. Les alentours sont un cauchemar architectural, cette agglomération est le comble de l’abomination… d’après moi, évidemment. Comment les gens ont-ils pu accepter qu’on construise ces horribles immeubles, ces résidences « clapier en béton » , ces hectares de lotissements ? Tout ça pour du fric, par appât du gain ? » je m’échauffe, pour un peu, je verserais des larmes de colère.

« Avons-nous tous vendu notre âme ? Et jusqu’où irons-nous ? »

Nous nous engageons maintenant sur la piste. Nous restons silencieux. Soudain je brise le silence :

« On devrait obliger les architectes à vivre dans leurs constructions ! » dis-je d’un ton vindicatif.

Nous marchons encore une centaine de mètres.

«Je suis architecte. » dit Alexandre d’un ton calme. J’en reste sans voix.

«  Et circonstance aggravante, sans doute à vos yeux, je bosse dans un cabinet d’urbanisme. » ajoute-t-il , moqueur.

« Mais avant que vous me clouiez au pilori, j’ajouterai pour ma défense et celles de mes confrères, que c’est un cabinet spécialisé en réhabilitation de friches industrielles notamment. C’est la municipalité qui nous a mandaté pour la déconstruction, la remise en état et la re-végétalisation de ce lieu. Évidemment , je ne m’occupe pas du chantier, ce n’est pas ma partie.» Conclut-il.

Après quelques minutes de silence, je me rends à l’évidence : je vais devoir faire acte de contrition.

« Je vous dois des excuses. » Je fais une courte pause et reprends cérémonieusement. « Je vous dois toutes mes excuses, vraiment. Si je vous ai offensé, sachez que je le regrette, que je suis résignée à faire amende honorable, et que même… » je cherche mes mots…  « vous pouvez me priver de sandwich »

Alexandre me saisit délicatement le bras, juste au-dessus du coude, et m’ imprime deux ou trois pressions d’apaisement.

Nous reprenons notre marche. Je me suis calmée maintenant. Alexandre, lui, affiche encore un sourire amusé. Le chemin est devenu presque un sentier, à peine assez large pour que nous puissions y cheminer de front. Dans le balancement de la marche, nos bras se heurtent parfois et nos mains se frôlent constamment. Alexandre me prend finalement la main sans un mot et nous continuons notre route sans échanger une parole. Mon cœur ne bat pas la chamade. Je suis juste étonnée de trouver ça naturel et profite du plaisir serein que cela me procure. Nous parvenons au sommet d’une courte descente aboutissant à une large dalle rocheuse juste au dessus de la mer. Nous y pique-niquons.

Nous prenons le chemin du retour. Alexandre me prend à nouveau par la main. Je lui parle de mon travail de traductrice et raconte des anecdotes sur mes missions d’interprète. Je parle de mes parents et de leurs origines. Je lui confie même mon véritable prénom. Alexandre m’écoute. Il ne dit pas grand-chose de lui. Arrivés à mi-chemin, Alexandre nous fait bifurquer dans une sente sur la gauche.

«  Attendez, il faut que je vous fasse voir quelque chose. » s’exclame-t-il et il tend le bras, indiquant une direction vers le haut de la végétation.

«Là ! juste au-dessus des arbres ! Vous voyez ? »

Il passe derrière moi, se rapproche, il passe le bras, s’appuyant légèrement sur mon épaule, pointe son index :

« Et là ? suivez  la direction de mon doigt, vous ne voyez toujours pas ? »

Et soudain, je la vois. Une cabane, ou plutôt une maisonnette, construite vraisemblablement sur pilotis. De là où nous sommes, nous ne pouvons la voir en entier.

« C’est mon grand-père qui l’a construite. Nous irons la voir de près la prochaine fois. »

Nous reprenons notre descente, l’air est plus frais. Enfin, nous arrivons sur le grand parking, où seule ma voiture est stationnée. Le téléphone d’Alexandre sonne, il regarde de qui émane l’appel.

« Excusez-moi, mais il faut que je réponde. » m’ indique-t-il, et il s’éloigne de quelques pas puis il se met à marcher à grand pas, arpentant la portion de parking qui va jusqu’au rivage, allant et venant, visiblement énervé. Quand il revient, il a l’air en colère. J’ attends, déjà assise derrière mon volant, vitre baissée, portière ouverte..

« Je suis désolé, un imprévu, il faut que je parte… » dit-il et il a ce qui peut passer pour un sourire d’excuse.

« Je suis désolé », répète-t-il encore.

Je mets en route le moteur de la voiture.

« Ce n’est pas grave… Vous êtes tout excusé, voyons… »

Alexandre manque de dire quelque chose mais il se ravise, donne une impulsion à la portière qui se referme.

Ce n’est qu’au bout de deux kilomètres que je me rends compte que nous n’avons même pas échangé nos numéros de téléphone.

J’en suis si troublée, que je rate la sortie à l’un des ronds-points et j’en suis quitte pour un nouveau tour de piste.

Comment diable est-ce possible ? Mes pensées sautent d’une hypothèse à l’autre. L’ a-t-il fait exprès ? A-t-il omis ce « détail » ? Mais je l’ai omis aussi, cela ne veut donc rien dire. A-t-il été si contrarié par ce malencontreux appel, qu’il a changé d’avis ? Ou troublé, a-t-il oublié ?

Mais moi aussi, je n’ai rien demandé, comme si ce n’était pas à moi de le faire.

Je me perds en conjectures.

J’ engage mon véhicule sur le petit pont. Trois minutes plus tard, je suis au cabanon.

Ma soirée est maussade, faite d’un mélange d’images de la journée qui me reviennent, et de sa décevante conclusion. Je me mets en devoir d’éplucher des légumes et de faire une soupe. Puis je me plonge dans la prose du « jeune auteur russe ». Après un très bon premier chapitre, je trouve que le style se relâche. Si Nicolaï Ivanovitch Baguirov incarne le renouveau de la littérature russe, celui-ci risque d’être décevant.

Il fait encore nuit lorsque je me réveille. Il fait un peu froid. J’enfile un pull et je me prépare un café. J’ai toujours dans la tête les même questions de la veille. On est lundi, le bar est fermé, je n’ai donc aucune chance de retrouver Alex. « Alex… ». C’est bizarre, alors que nous nous sommes vouvoyé et que pas une seule fois je ne l’ai appelé autrement qu’« Alexandre », je me rends compte qu’il est devenu « Alex » dans mes pensées.

J’allume mon ordinateur et le mug dans la main, je lis avec attention le troisième chapitre de Baguirov.

Un deuxième café et je décide que je ne vais pas passer la journée à me lamenter, à tourner et retourner des questions dont je n’ai pas les réponses. Je cherche un itinéraire de randonnée dans les environs. Je prépare un casse-croûte, deux petites gourdes, remplis le sac à dos de petites choses inutiles, donne à manger au chien. Le jour se lève, le soleil point, j’ouvre les stores.

Une heure plus tard, je fais cap à l’est. Une vingtaine de kilomètres plus loin, je quitte la quatre-voies, et m’engage à droite, vers le village en contre-haut où débute la randonnée. Je me gare tout en haut à la sortie du bourg. Ici, comme ailleurs, s’étend un lotissement, assorti d’un rond-point qui ne débouche sur aucune autre route. Pouki tire sur sa laisse, impatient. Enfin, je trouve les premières marques jaunes. Je lâche le chien.

Je marche, respectant consciencieusement le parcours. Je chemine entre des murets qui ceignent des vergers ou des vignes. Mais les murets sont hauts, on ne voit que partiellement les fruitiers, mais je crois reconnaître des pêchers et des abricotiers. On n’a d’aperçu sur les vignes qu’à la faveur d’un muret partiellement écroulé ou d’une brèche. Des portes de bois brut ferment chaque clos. La terre est pauvre, blanchâtre, caillouteuse, sans doute calcaire, je ne m’y connais pas trop.

A onze heures et demie, j’ai déjà faim, et j’ en ai déjà assez de cette déambulation entre des murets, des clos qui se ressemblent tous. Je cherche où m’asseoir dans ce paysage minéral. Pas d’herbe, pas de talus. Je poursuis donc pendant une vingtaine de minutes, jusqu’à ce que je trouve une sorte de banc, ou plutôt une large pierre horizontale posée sur deux pierres plus petites, sur laquelle on peut s’asseoir.

Je verse dans une petite gamelle, vieille assiette de camping en aluminium, un peu d’eau pour le chien.

Je bois et j’engloutis les sandwiches, Pouki me regarde avec un air de reproche douloureux. Ce chien me fait rire. Je lui tends un croûton de sandwich.

Je me remets en route, et ce n’est que lorsque j’ atteins le point le plus haut de l’ itinéraire, qu’enfin je débouche dans un endroit dégagé. Les murets s’arrêtent là. Sur sa droite, il y a désormais une espèce de maquis constitué de buissons bas, d’épineux, d’arbustes maigrelets. En tournant la tête, je peux voir, au loin, un morceau de littoral bordé d’une étroite bande de sable. Je marche quelques minutes avant d’entreprendre la redescente monotone, dans le couloir minéral de murets, de vergers clos, à nouveau.

De retour au cabanon, je me fais un café. Je m’installe sur la terrasse avec l’ordinateur. Armée d’une gomme, d’un crayon à papier et de feuilles, je commence à prendre des notes pour la traduction, raturant et soulignant les passages dont je ne suis pas satisfaite, je viens presque à bout des deux premières pages. Je téléphone à mon père pour me faire confirmer certaines locutions. Demain, je ferai imprimer le manuscrit provenant de l’éditeur. Je n’aime pas travailler sur l’ordinateur pour le premier jet. J’ai l’habitude de travailler sur des pages A3, je fais un tirage où le texte à traduire est à gauche, laissant une partie vierge à droite. J’y écris ma traduction manuscrite en regard. Je recherche où est située la boutique de reprographie, ses horaires d’ouverture. «Demain…je … » « Demain… » je me perds dans mes pensées. Ce matin, j’ ai un instant songé à téléphoner à la mairie pour m’enquérir du nom du cabinet d’urbanisme en charge de la remise en état du lotissement abandonné. J’ai aussi consulté les sites des cabinets d’urbanisme dans un rayon de cinquante kilomètres. Je pourrais leur téléphoner, un par un, mais que dirais-je ? Et puis pourquoi cinquante kilomètres et pas cent ?

« Allô, puis-je parler à Alexandre ? » Je ne connais même pas son nom.

« Tu es complètement stupide, ma vieille. On dirait une ado. »

Le magasin de reprographie se trouve un peu avant le centre-ville. Je veux m’y rendre dès l’ouverture. A cette heure, il y a un peu plus de circulation que je ne l’ai imaginé. Les choses empirent aux abords d’une école. Les parents qui déposent leurs enfants, stationnent en double file et sur cette avenue, impossible de les dépasser. Point mort, première, quelques mètres, puis point mort à nouveau. Je bous, je m’énerve, j’ai chaud. Un feu tricolore plus bas sur l’avenue rend plus difficile encore la progression de la file de voitures. Lorsqu’il passe au rouge, les véhicules sont à l’arrêt complet.

Sur le trottoir, enfants et parents se pressent, les conseils, les recommandations se mêlent aux cris d’excitation, aux rires ou aux pleurs des enfants. Je suis à l’arrêt. Un homme qui s’approche attire mon attention. L’homme remonte sur le trottoir à contresens des voitures, tenant par la main une fillette de cinq ou six ans, précédé par une autre, qui sautille à quelques mètres devant lui. Elles sont blondes toutes les deux et portent un manteau de popeline rose. Lorsqu’il est à cinq mètres de ma voiture, plus de doute. L’afflux d’adrénaline fait battre mon cœur violemment et je me sens tout à coup livide. Alexandre. Il passe. Des klaxons retentissent derrière moi, je démarre, je cale. Les klaxons redoublent, je redémarre enfin, et cahote jusqu’au feu qui passe rouge. J’ai maintenant le visage en feu, je suis incapable d’avoir une pensée cohérente, tout se bouscule dans ma tête. Je mets mon clignotant, tourne dans la rue à droite, je parcours encore quelques centaines de mètres, puis arrête ma voiture sur un bateau, incapable de faire un créneau.

Je coupe le contact, je me cale sur l’appuie-tête, je ferme les yeux. Le film des dernières minutes défile en boucle dans ma tête. Je voudrais que ce film n’existe pas, qu’il perde de sa réalité. Je prends de longues inspirations, jusqu’à ce que je sente les battements de mon cœur se calmer. J’ouvre les yeux, je remets le contact pour aller me garer plus loin. J’ai besoin de marcher, de penser à autre chose, pour faire barrage à tout le reste. Je vais à pied au magasin de reprographie.

Le reste de l’après-midi s’écoule, monotone. Je m’absorbe dans ma traduction. Dès que j’en soulève le nez, je replonge dans la scène de ce matin. Je suis triste. Triste de quoi au juste ? Triste de me sentir trahie ? Triste de la déception ? Triste de m’être leurrée ? Et je suis déçue de quoi ? Déçue de découvrir qu’il est marié, qu’il a des enfants, qu’il m’a trompée en ne me le disant pas ? En a-t-il seulement eu l’intention ou le temps ? Et que se serait-il passé s’il avait abordé ce sujet lors de notre deuxième rencontre ? Est-ce finalement que je le découvre par hasard plutôt qu’il ne me le dise, qui m’a tant choquée ? Je me lève, il faut que je promène le chien. Parfois je me dis que c’est plutôt lui qui m’emmène promener. Pouki se lève et s’ébroue. Il pressent. Dès que je me dirige vers mes chaussures, il s’assoit devant la porte. Il file dès que j’ouvre la porte. Nous partons pour un nouveau tour d’îlot.

Lorsque nous revenons au cabanon, je remarque immédiatement une enveloppe scotchée sur le pare-brise de ma voiture. De nouveau, l’ adrénaline, le sang qui semble refluer de mon visage, le cœur qui s’accélère. J’arrache l’enveloppe du pare-brise, je l’ouvre, mes doigts tremblent, ma main tremble, tout mon corps, en fait ; même mes jambes ne semblent plus me porter. Je dois m’asseoir sur un des fauteuils de la terrasse. A l’intérieur, une carte de visite. C’est la carte d’un cabinet d’urbanisme ; au dos, un numéro de portable griffonné et un simple A. souligné, en guise de signature.

Je tourne et retourne la carte, comme s’il était possible d’y faire apparaître quelque chose de plus. Non, juste un numéro et un A. Je refuse de réfléchir plus. Je déchire la carte en quatre, puis jette les morceaux à la poubelle. Le couvercle se rabat en un bruit sec et métallique.

Malgré moi, j’imagine Alexandre cherchant ma voiture, parmi les allées du lotissement, tournicotant parmi les quelques deux-cent cinquante ou trois cents maisonnettes. Combien y en a-t-il au juste ? Il fallait qu’il ait vraiment envie de me retrouver pour faire ça. D’autant qu’il n’était pas sûr de la trouver, j’aurais pu prendre la voiture et être n’importe où. Aurait-il alors recommencé, serait-il revenu plus tard ou le lendemain ?

« Mais qu’est-ce que je veux, à la fin ? » m’ exclamé-je tout haut, excédée, énervée contre moi, contre lui, contre tout, contre je ne sais pas quoi. « Je m’énerve de quoi exactement : de savoir ou de ne pas savoir ? » continué-je à voix haute. « черт возьми ! Tchiopt vazmi ! » mais je ne sais pas qui je veux que le diable emporte.. lui ou moi ?

Je repêche les morceaux de la carte dans la poubelle…

Je regarde la carte reconstituée pendant que je mange une soupe pour dîner. Mon regard effectue des va et vient de l’assiette au petit rectangle. Regarder la carte, regarder l’assiette où je plonge ma cuillère, regarder la carte, puis à nouveau l’assiette, la carte, et cela, jusqu’à ce que je regarde l’assiette, vide. Je tergiverse, le temps de peler une pomme avec une application exagérée, d’en mâcher les quartiers, comme s’ils devaient constituer le dernier dessert de mon dernier repas.

Cinq sonneries, je suis tentée cinq fois de raccrocher. Il décroche.

«  C’est Sandra » 

J’ai déjà oublié toutes les phrases préparées, tous les discours bien sentis que je me disposais à lui administrer. Je me sens juste prête à bredouiller des mots inutiles, des phrases creuses. Prête à me couvrir de ridicule avec les récriminations que j’ai envie de lui faire.

« Ah ! Sandra ! j’espérais votre appel. » Sa voix est chaude, gaie.

– Écoutez, Alexandre , je… » Mais je m’ interromps. J’entends des cris d’enfants, des cavalcades ponctuées de rires, le bruit d’un objet qui tombe. Alexandre doit couvrir le téléphone de sa main, je l’entends pourtant dire d’une voix forte : « Les filles, vous allez dans votre chambre, immédiatement ! »  Un silence relatif revient.

« Écoutez, je ne voulais pas vous déranger en famille… je… je suis désolée. » je suis prête à raccrocher. Alexandre doit le sentir car il rajoute, parlant très vite :

– J’ai Léa et Lucie exceptionnellement. Nous pratiquons une résidence alternée pour les filles, explique-t-il. Une semaine sur deux. Mais c’est une des spécialités de mon ex d’avoir des « empêchements » et de me demander de les garder au pied levé. C’est pour cela que j’étais énervé, dimanche, après son coup de fil. »

«  C’est pour cela, que je me suis rongée, désespérée, mise en colère… » pensé-je.

Peut-être aurai-je l’occasion de le lui raconter… un jour.

«  Je vais les mettre au lit, d’ailleurs, et je vous rappelle… presque tout de suite. » Et il rit.

Je raccroche. Je pense à des trapézistes, l’un s’élance dans le vide, l’autre réceptionne. Le moindre décalage, et le second s’écrase, à une fraction de seconde près. Presque le hasard et ils se ratent ou au contraire réussissent à se rattraper, saut périlleux réussi. Alexandre m’a rattrapée in extremis, il ne le sait même pas.

Nous marchons sur la route au milieu des chênes verts et des pins maritimes. Alex me tient la main. Nous discutons de tout et de rien. Il me raconte son divorce, je lui raconte le mien. C’est presque banal, anecdotique. Pouki nous précède comme à son habitude. Nous bifurquons dans le sentier qui mène à la cabane sur pilotis. Une suite de deux échelles permet d’y accéder. J’attache Pouki au premier barreau. Je monte, pas trop assurée, j’ai toujours eu un peu le vertige. Nous atteignons la plate-forme, sorte de coursive avec un garde-fou, qui fait presque le tour de la cabane. Alex sort une grosse clef qu’il enfile dans la serrure. Quelques coups de hanche sont nécessaires pour venir à bout de la porte. J’entre dans une pièce hexagonale, dont chaque pan est percé d’une fenêtre. J’ai l’impression de me trouver en haut d’un phare. Il n’y a qu’une pièce. L’ameublement est sommaire : une table, un réchaud de camping, un fauteuil et une chaise, une lampe à gaz, un lit. Des photos en noir et blanc à bord dentelé sont punaisées sur les murs, des petits clichés de vacances qui semblent surannés. Il y a aussi une étagère qui supporte quelques livres : Ivanhoé, Croc-Blanc, Vol de nuit, Le hussard sur le toit. Sur la table, deux cahiers, des stylos plumes, des crayons de couleurs. Le lit est recouvert d’un plaid écossais à frange. Je suis sous le charme.

« Et quelle comédie pour hisser le lit, ça a été ! Mon père avait attaché le sommier à une longue corde, la rambarde faisait palan, mon père et mon grand-père poussaient et tiraient le lit à partir de l’échelle. Et nous les enfants, en bas, et mon père qui s’emportait : « Mais ne restez pas en dessous, bon dieu, s’il tombe il va vous écraser ! » Ça a été un grand moment ! » Alexandre est secoué de petits rires à l’évocation de cette scène familiale.

Il va s’asseoir sur le lit et me tend les bras.

Nous faisons l’amour lentement.

Publié par l'excédée

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