Sur le sentier
Il avançait lentement dans les herbes hautes du sentier et parmi les ronces qui l’envahissaient. Plusieurs fois, il avait dû se glisser, ramper presque sous la ramure d’un arbre déraciné ou au contraire enjamber, escalader le tronc d’arbres morts qui s’étaient abattus là en travers, tempêtes après tempêtes. Il s’arrêtait par instants tentant de retrouver dans sa mémoire le tracé initial, il suivait alors les passages des bêtes, sangliers ou chevreuils qui régnaient désormais en maîtres dans cette forêt redevenue sauvage. Il progressait dans le souvenir du sentier qui avait été familier, dont il ne reconnaissait plus grand chose. Il avait fait de courtes haltes pour se désaltérer, mais sa gourde était presque vide. Il espérait retrouver le ruisseau, peut-être l’avait-il déjà dépassé. Il voulait croire que non.
Il avait rejeté son chapeau de toile sur le haut de son front, sa chemise de toile épaisse était trempée de sueur. A intervalles réguliers, il tâtait le sac qu’il portait en bandoulière, s’assurant de son contenu. La petite arbalète y était rangée.
Cette arbalète lui avait plusieurs sauvé la vie, elle était légère et maniable, idéale pour la chasse, capable d’arrêter un animal qui chargeait.
Quelques centaines de mètres plus loin, qui lui demandèrent plusieurs minutes de marche, il entendit le faible glouglou du ruisseau. Il s’accroupit pour remplir sa gourde, puis but à même le filet d’eau, à plat ventre, se rinça le visage, trempa son chapeau. Il sentit alors sa fatigue, fut tenté de prendre du repos. Un oiseau s’envola des frondaisons, à grands battements d’ailes, et le fit sursauter. Il se releva rapidement, le cœur battant à tout rompre.
Il se remit en marche.
Encore deux heures d’effort et il serait chez lui.
C’est alors qu’il entendit le craquement d’une branche. Il se retourna vivement. Rien.
Il crut avoir été le jouet d’une illusion, mais le craquement se reproduisit quelques minutes plus tard. Il tira l’ arbalète de son sac. A chaque craquement, il se retournait, peut-être était-ce une bête, mais il ne distinguait rien et les bêtes ne suivent pas les hommes, elles les fuient. Il fallait que ce soit un prédateur assuré, en quête d’une proie, un loup, un lynx, les craquements légers ne pouvaient pas être provoqués par un ours. Il avait hésité à prendre son chien, il l’ avait finalement laissé pour garder la maison. Il le regrettait maintenant. Il pressa le pas, mais sa marche était ralentie par les obstacles. Il s’arrêta un instant pour tendre l’oreille, ajusta son arbalète, attendant qu’un craquement vienne confirmer ses craintes. Rien.
Il crut discerner un mouvement, à une cinquantaine de mètres derrière lui.Il se tenait maintenant parfaitement immobile. Il n’entendait que le bruit des cognements de son cœur. Il reprit sa marche.
A la Grande-Rivière, il verrait bien.
Il n’eut pas attendre jusque là. Se retournant soudain, il la vit.
C’était une toute petite fille, trois ans, trois ans et demi peut-être, qui le suivait ainsi depuis des kilomètres. Vêtue d’une chemise qui lui descendait jusqu’aux chevilles, chaussée de pauvres sandales. Il soupira puis accéléra le pas, ne se retourna plus.
La fillette le suivait toujours même si la distance grandissait entre eux. Il se demanda comment elle trouvait la force d’avancer. Arrivé à la Grande-rivière – on l’appelait différemment autrefois – il s’engagea dans l’eau à grandes enjambées en évitant de penser à celle qui se trouvait derrière.
Il était dans le milieu du courant lorsqu’il entendit son cri. Il se retourna. La petite allait s’ engager dans l’eau . Elle pleurait comme pleurent les enfants qui ont un trop grand chagrin.
« Ze peux pas, ze peux paaaaas , c’est pas zuste, t’ aide-mooooi !! »
Elle se laissa tomber sur la rive, et son petit corps fut agité de sanglots de désespoir et de lassitude.
Et soudain il la vit pour ce qu’elle était : une toute petite fille, misérable, pitoyable, perdue, sans défense.
Il fit la grimace, soupira.
Malgré lui, malgré toute sa raison qui lui intimait de foutre le camp, Charles fit demi tour.
Charles 1
Charles avait vingt-sept ans lorsque la Grande Catastrophe avait eu lieu. Il était alors en dernière année de médecine et devait soutenir sa thèse. Ce qu’il ne fit jamais.
Les mois qui précédèrent la « GC » – c’est ainsi qu’on mentionnait les évènements qui se produisirent cette année-là – des soubresauts avait laissé augurer qu’une période de troubles s’annonçait. On les avait sous-estimés.
Charles avait maintenant trente-quatre ans. Il avait survécu, pas ses parents ni ses proches. Il lui semblait parfois vivre dans un de ces jeux vidéo, comme ceux auxquels il jouait dans son adolescence, sauf que sa vie n’était pas un jeu, qu’il ne pouvait espérer recommencer la partie, ni mettre celle-ci sur « pause » ; les armes étaient de vraies armes, les hordes de méchants, de vrais méchants.
Son statut de médecin lui avait apporté une relative sécurité: il soignait tout le monde, les gentils et les méchants, sans état d’âme. C’était un homme précieux, il était ménagé.
Il accouchait les femmes, recousait les plaies, soignait les infections, soulageait les otites des enfants, débridait les abcès et lorsque c’était possible extrayait les traits d’arbalètes de corps sans nom et sans origine.
Lors de la GC, il avait fait presque comme tout le monde, il avait pillé. Le black-out permettait tous les excès. Alors que la ville était mise à sac, c’était vers la pharmacie qu’il était allé.
Il avait marché sur les débris de verre des vitrines explosées, il avait enjambé le corps du pharmacien. Certains rayonnages ne contenaient plus rien, en fait tout ce qui pouvait être avalé, bu ou injecté : morphine, codéine, méthadone, buprénorphine, opioïdes sous toutes formes..avaient disparu. Les drogués ou leurs revendeurs étaient passé par là. Plongé dans l’obscurité, il avait balayé les étagères du fin faisceau de sa lampe de poche, et avait rempli deux sacs poubelles, puis deux encore, et encore d’autres, et continué les voyages vers une courette où il les avait déposés.
Il avait eu le temps de faire quatre pharmacies dans la nuit, contournant les barrages de pneus en flammes, les attroupements d’hommes en arme, les bandes hurlantes et vociférantes, trouvant chaque officine dans le même état de désolation. Il emportait tout ce qui lui semblait vraiment nécessaire et qui désormais, pour un temps indéterminé, ferait défaut.
Le lendemain matin, il avait pris sa voiture et récupéré les sacs. A six heures du matin, les pillards n’étaient pas visibles et l’armée, ralentie et désorganisée, n’était pas encore arrivée. Il avait enterré deux dizaines de sacs dans la forêt, puis deux autre plus loin, et deux autres dizaines plus loin encore dans deux prés distants de plusieurs kilomètres. Cela lui avait demandé toute une matinée d’efforts. Il était rapidement repassé chez lui, avait entassé ses quelques réserves, avait pris son matériel dans un sac à dos, fait quelques kilomètres en voiture. Il avait continué à pied sur un sentier qui s’enfonçait dans la forêt et fait plusieurs allers retours pour décharger la voiture puis il avait abandonné celle-ci, portière ouverte un peu plus loin. Là encore il avait enterré ce qu’il ne pouvait porter.
Il était certain que la nuit tombée, les mêmes scènes allait se reproduire, que ce qui n’avait pas été pillé allait l’être, et que ce qui ne présentait pas d’intérêt serait mis à sac et brûlé. Il avait téléphoné à ses parents et à Julie mais personne n’avait décroché.
Pendant les trois mois qui suivirent le monde bascula, rien qui ne fut détruit. Une rage inexplicable, irrationnelle, s’empara de tous. Dans les premiers jours on cassa pour prendre, par la suite on cassa pour casser. Lorsqu’il n’y eut plus rien à casser, on se mit à tuer. Il n’y eut plus d’amis ou de famille qui tienne, tous étaient de potentiels ennemis.
Au bout d’un mois les puits de pétrole étaient en feu, les infrastructures détruites, les usines et moyens de productions anéantis. Aucun pays ne fut épargné, aucune armée ne put contenir cette rage, aucun organisme supranational n’eut le moindre pouvoir pour s’opposer à la Grande Catastrophe et ils n’en eurent rapidement plus aucun moyen.
Les radio devinrent muettes, les télés aussi. Les véhicules s’immobilisèrent.
Les téléphones, inutiles.
La dernière lampe s’éteignit.
Même les munitions vinrent à manquer.
Les cadavres laissés sur place pourrissaient et se décomposaient à l’air libre. On vit réapparaître ça et là, le choléra. L’eau n’était plus potable. Et ce fut le Moyen-âge.
Charles 2
Au lycée, puis à la fac , on moquait gentiment ses tendances survivalistes. Mais Charles, en riant, assurait qu’il voulait juste être capable de vivre dans la nature, le moins dangereusement possible.
Il avait lu Thoreau, s’était enivré de Tesson et de ses forêts de Sibérie, gavé de vidéos, puis était passé à la pratique. Il avait appris à faire un feu, à l’allumer avec un briquet qui était constitué d’une tige métallique qu’on frottait (le maniement du briquet lui avait demandé plusieurs semaines avant de provoquer une étincelle), n’ignorait rien de l’amadou (dans les faits, préparer l’amadou demande du temps), ni du choix du bois (le bois « biscotte » et le « frêne qui brûle vert »).
Il savait se construire un lit en hauteur entre deux troncs (mais avait acheté un hamac en nylon), filtrer l’eau, d’abord avec des filtres pailles, puis avec des comprimés, puis avec du charbon de bois et du sable, (il avait le cran de consommer l’eau des flaques après traitement) avait réfléchi pendant des mois au contenu d’un sac qui contiendrait l’indispensable et qui soit encore transportable à dos d’homme.
Il avait construit divers abris avec plus ou moins de réussite ( il en avait rapidement déduit qu’abattre un petit arbre demande une véritable hache qui ne trouve pas sa place dans un sac à dos). Enfin, il s’était acheté une minuscule arbalète au maniement de laquelle il s’entraînait avec application. Il collectionnait toute une panoplie de gadgets souvent inutiles ou décevants à l’usage.
Les plantes médicinales surtout l’intéressaient. Il avait consulté des ouvrages botaniques sur les plantes comestibles crues ou cuites, sur les plantes toxiques ( il avait vu quatorze fois « Into the wild » et ne tenait pas à terminer de cette façon).
Ses meilleurs amis avaient tous vécus des week-end mémorables dont ils rentraient morts de froid, trempés, affamés, dégoûtés pour des mois de toute idée de camping ou même d’une simple promenade en forêt. Une seule fille, un jour, l’avait accompagné et cela avait provoqué une rupture d’abord lourdement silencieuse puis incroyablement retentissante (auquel un lièvre tué, saigné par une orbite, dépiauté et insuffisamment cuit, n’était pas entièrement étranger).
Au fil des ans, il avait amélioré ses techniques, parfait ses connaissances, mais était devenu discret sur le sujet. Il se contentait de passer ses congés en forêt, seul, sans disciple.
Enfin, il avait pendant quelques semaines rempli des boîtes en plastique de quarante litres contenant nourriture sèche, savon, et vêtements propres. Chaque boîte avait un contenu nécessaire pour deux semaines. Les vêtements était achetés dans des surplus ou dans des ressourceries. Il avait rajouté un petit flacon d’alcool, rhum, eau de vie, en se disant que ça ne pouvait pas faire de mal. Les boites avaient été enterrées elles aussi, aux alentours d’un sentier qu’il connaissait bien.
Lorsqu’il en fut à dix-neuf boites, il rencontra Julie.
Il abandonna son obsession, cessa de tout prévoir et se concentra sur le présent.
Les yeux de Julie étaient d’un bleu de Delft .
A la maison
Il revint vers l’enfant et la saisit de ses deux mains sous les aisselles. Il la fit littéralement décoller du sol, surpris par sa légèreté. Il la prit contre son torse, elle s’accrocha à son cou, elle ne pleurait plus. Il traversa la rivière. Sur l’autre rive, il voulut la poser mais elle se cramponna avec tant de force qu’il rit malgré lui.
« Attends…mais attends ! »Il la fit maladroitement passer sur ses épaules, gêné par son sac à dos. Il la tenait aux mollets, elle le tenait de ses deux bras par le cou. Il se remit en marche. Au relâchement de ses jambes, il la sentit plusieurs fois s’endormir.Elle glissait un peu de côté, ou bien en arrière. Il la tenait plus fermement aux chevilles, elle se réveillait alors en sursaut et se rétablissait.
Charles marchait et une nuée de questions tournaient dans sa tête qui se résumaient à celle-ci : qu’allait-il bien pouvoir foutre de cette gamine ?
A deux cents mètres de la maison, il siffla de ses deux doigts. La petite sursauta. Un grand chien marron apparut, courant vers eux. Arrivé près de Charles, il se mit à remuer la queue, frétillant. La petite gloussa. « C’est ton cien ? Il est zentil? comment qu’i s’appelle ? ». Tout en parlant, elle tenait maintenant l’oreille de Charles et la tripotait.
« Arrête! Il s’appelle Pax. Il est gentil si je lui dis d’être gentil.
– Et toi comment tu t’appelles ?
– Charles et je suis pas gentil ! » dit-il prenant une grosse voix.
Arrivé à la maison, il la fit passer par dessus sa tête et la posa sur son fauteuil. Il se défit de son sac, qui tomba lourdement sur le sol, alluma le réchaud à bois, mit ses bottes à sécher et de l’eau à chauffer, puis il nourrit le chien d’une pâtée d’avoine et d’un reste de ragoût. Lorsqu’il revint dans la pièce, la petite dormait profondément, roulée en boule en travers du fauteuil. Il la couvrit presque délicatement d’un bout de couverture. La nuit tombait.
L’eau bouillait maintenant, il jeta une poignée d’herbes, thym, romarin, verveine, dans un pot et se fit une tisane. Tout en soufflant et en buvant, il prit trois pommes de terre déjà cuites qu’il pela, un morceau de gras un peu rance qui s’apparentait à du saindoux, reste d’un sanglier qu’il avait réussit à piéger et abattre quatre mois auparavant. Il avait fumé la viande, et cela l’avait occupé du matin au soir pendant plus de dix jours. Il se fit, ce soir-là, des patates sautées.
La maison n’avait qu’une pièce, à peine était-ce une cabane améliorée, mais c’était ce qu’il avait trouvé de plus sûr et en relatif bon état, surtout il y avait le poêle qui n’avait pu être emporté . Il s’était installé là, un an après la Grande Catastrophe. Cela faisait près de six ans qu’il y habitait. Il avait réparé ce qui était réparable, glané quelques meubles encore utilisables dans diverses maisons vides ou en ruines : un matelas et une table d’abord, puis un sommier et une chaise, le fauteuil ensuite. Une étagère où il rangeait ses quelques livres, livres qu’il avait sauvés des décombres d’une bibliothèque et qu’il tenait pour des trophées. Une espèce d’armoire qu’ il avait démontée transportant les morceaux, nuit après nuit, et à laquelle il manquait une porte. Deux autres étagères s’étaient rajoutées à l’inventaire qui contenaient la vaisselle et les réserves, un garde-manger.
Il avait visité toutes les maisons alentour, au fur et à mesure, fouillant les greniers, les granges et les caves, récupérant tout ce qui pouvait l’être : couvertures, draps, coussins, pots de peinture entamés, outils, restes de sucre ou de sel, paquets de farine à moitié vides et surtout papier.
Et c’était dans une écurie en face de la petite maison qu’il avait installé et aménagé son « cabinet médical ».
Charles, une fois les patates mangées, ôta son pantalon, se mit en caleçon, garda son t-shirt . Il poussa le fauteuil contre son lit. Ainsi, il était sûr que la petite fille, qui dormait toujours, ne tomberait pas de sa couche improvisée.
Charles 3
Il passa près de deux mois dans la forêt, bougeant de place chaque jour, renonçant à installer un campement, n’allumant un feu qu’en cas de nécessité, dormant sous un tarp. La nuit, les bruits de la forêt lui semblaient moins inquiétants que les bruits de la ville. Il essayait d’imaginer les villes.Sans eau, sans électricité, sans rien, en fait. Qu’étaient devenus leurs habitants ? Y en avait-il encore?Avaient-ils fui? Étaient-ils morts ? Au contraire y étaient-ils revenus, tentant d’organiser le chaos ?
Il tenta d’imaginer l’hôpital où il travaillait, vide, couloirs déserts encombrés de chariots renversés, matériel brisé, bureaux des administratifs saccagés, chambres à l’abandon. Peut-être y avait-on mis le feu, il imaginait alors l’eau qui avait giclé des sprincklers, détrempant tout, et qui avait continué à couler, pendant des heures, jusqu’à ce que les pompes n’aient plus rien à pomper, jusqu’à ce que l’électricité soit coupée, que le générateur de secours de l’hôpital ne fonctionne plus.
Il ne voulait pas penser aux patients. Il ne voulait pas penser.
Ne pas penser. Au bout de deux semaines, il fut pris par l’envie de renoncer. Il était sans nouvelles des personnes qu’il aimait, incapable de savoir si elles étaient en vie, sans moyens de les retrouver, il était tout seul dans une forêt « comme un con » songeait-il, avec ses précieuses boites ridicules enterrées ça et là, « ça me fait une belle jambe », allait-il passer le reste de sa vie, terré dans les bois, survivant certes, mais menant une existence qui ne rimerait à rien. « Putain, chasseur-cueilleur, à peine mieux que Néandertal, et encore, lui, il avait des potes… ».
Il eut alors une idée, il se fixa un but, et ne renonça pas finalement.
Il était presque en lisière de forêt, ce jour-là. Il observait une bâtisse, ferme ou maison, il ne savait pas, peut-être était-ce simplement une grange. Il avait décidé d’attendre la nuit, ce n’était pas parce qu’elle paraissait vide qu’elle l’était… La nuit, il verrait, pensait-il, la lumière d’un feu, ou sa fumée. Il se rapprocha, sortit une minuscule paire de jumelles (18,50 euros sur le site «Au campeur ornithologue.com») Il ricana à l’évocation de ce souvenir. Et guetta les ombres, aidé par la lune. Il veilla ainsi trois nuits de suite. Pas de signe de vie.
Il se roula dans son tarp et s’endormit au matin, pour quelques heures, comme il l’avait fait les deux matins précédents. Il fut réveillé par un chien qui lui léchait le visage. Il le chassa. Le chien vint s’asseoir à deux mètres de lui. Ayant replié son tarp, Charles considéra le chien. C’était un chien marron et blanc, un croisement de setter et de…de… il ne savait pas. Le chien vint le renifler.
« Assis ! ». Le chien lui obéit. Charles ordonna : « Couché ! »Le chien se coucha. « pas bouger !»
Charles s’éloigna d’une trentaine de mètres, le chien ne bougea pas.Il claqua ses cuisses, « Viens ! », il stoppa le chien à un mètre de lui. Le chien s’immobilisa.
Charles fouilla son sac, il en sortit un morceau de biscotte, qu’il tendit au chien qui le prit délicatement. Alors seulement, Charles lui tapota le crâne, « t’es un bon chien ! ». Il rassembla ses affaires, mit le sac sur son dos et se mit en marche. Le chien le suivit.
Charles avait désormais un chien.
Charles tourna dans sa tête des syllabes qui pourraient servir de nom au chien. Un nom court, une syllabe qui résonne, un son dur…Cox, Pik,Tog.. Rag, Kouk, Pak, Pax ! …ça serait Pax.
Il s’installa dans la grange de la ferme pour quelques jours, il y avait du foin, un puits, c’était presque le luxe.
Petit déjeuner
Il ouvrit les yeux, le jour se levait à peine. Il entendit immédiatement la respiration lente et régulière de la petite et le souffle chaud contre ses côtes. La petite avait rampé pendant la nuit, passant du fauteuil au lit. Elle dormait comme un chaton ou un chiot, confiante et abandonnée dans un sommeil profond. Charles ferma les yeux devant l’étendue du problème auquel il était confronté. On ne prend pas un petit enfant comme on prend un chien. A qui pourrait-il finalement la confier ? Où étaient ses parents ? Il n’avait pas envie de cette charge, des obligations et de la responsabilité que cela imposait, c’était tout bonnement impossible. Il se glissa hors du lit, sans la réveiller. Cela l’embêtait de devoir faire attention au sommeil de l’enfant. Déjà, elle lui imposait une contrainte. Il s’habilla rapidement, mit de l’eau à chauffer, puis décida de faire comme d’habitude, bruit ou pas. Il faudrait qu’elle s’adapte.
Il sortit devant la maison. Le chien sortit de sa niche, se secoua, s’ étira et alla le rejoindre.
Il prépara une infusion à la verveine, une bouillie d’avoine, se fit rissoler deux œufs.
Charles n’élevait pas de poules, n’avait qu’ un trop modeste potager, mais se faisait payer les consultations et ses soins en nature par ses patients. Ceux-ci se présentaient avec légumes, farineux, avoine, fruits, œufs, et parfois cas de guérison inespérée lui offraient-ils un poulet. Charles pouvait aussi se faire prêter les outils qui lui manquaient, obtenir une aide sous forme de main d’œuvre ou une mule pour quelques heures. C’était un bon arrangement.
Il cultivait en revanche avec une application maniaque ses plantes médicinales. Deux ans après la CG, il avait récupéré dans les décombres d’un « supermarché » d’horticulture, des sachets de graines qui avaient piteuse allure, qui gisaient sur le sol, piétinés, couverts de boue ou de cendre – mais les graines avaient un pouvoir de germination extrêmement long pour certaines- ainsi que quelques végétaux qui n’avaient pas crevés. Ces plantations étaient venues enrichir son jardin de simples constitué essentiellement de plantes autochtones.
Il fut tiré de ses pensées par le chien qui s’était mis à frétiller . La petite s’était levée sans doute réveillée par l’odeur des œufs.
Il resta muet ne sachant quoi lui dire.
« Bonzour ! Tu dis pas bonzour le matin ? »
Il se rendit compte qu’il ne savait même pas comment elle s’appelait.
« Bonjour…Tu as faim ? » La petite hocha vigoureusement la tête à plusieurs reprises.
Il lui servit une louche de bouillie d’avoine et un œuf dans une assiette. Il l’installa à table sur une chaise qu’il rehaussa de deux coussins après qu’il eut constaté qu’elle était trop petite, mais même juchée de la sorte, elle arrivait à peine à la hauteur nécessaire. Renonçant à la table, il prit l’assiette et installa l’enfant sur les marches devant la porte puis posa l’assiette sur ses genoux. Il lui tendit une cuillère.
« Fais attention à pas tout coller par terre. »
Il avait pris un ton bourru. Il ne fallait pas qu’il soit trop gentil, pensait-il, sinon elle s’attacherait.
Il avait mis une grande gamelle d’eau à chauffer, qu’il versa ensuite dans une lessiveuse en zinc, il rajouta de l’eau froide et ayant tâté l’eau, disposa une sorte de savon fabriqué avec de la graisse, du sable et de la cendre, sortit un carré de serviette, et un bout de drap.
« D’abord tu te laves, après tu restes dans le drap pendant que je lave tes affaires »
Il n’était pas sûr qu’elle sache se laver toute seule.
Il tourna le dos à la fillette.
« Déshabille-toi, je ne regarde pas » Il entendit la petite entrer dans l’eau et s’accroupir dans la lessiveuse.Il se retourna alors et prit les vêtements.
« T’as savonné le cou ? »
« et les orteils ? »
Tous les morceaux y passèrent.
« Ensuite tu te mets debout et tu te rinces avec le petit seau. » Il lui tournait ostensiblement le dos.
Docile, la petite exécutait tous ses ordres.
Elle sortit de son bain et s’enroula tant bien que mal dans la pièce de drap.
« Comment tu t’appelles ? lui demanda-t-il
– Monkeur, ma maman m’appelle Monkeur, ou Lisa si j’ai fait une bêtise. Et des fois elle dit Lisa monkeur, ça dépend. »
Charles 4
Charles avait fini de désherber le carré de Calendula. Il se releva se prépara à attaquer celui des Helichryses , mais il se sentit las. Il décida de s’octroyer une pause et alla s’asseoir sur les marches de bois de la maison, sous l’auvent. Il regardait Lisa qui se livrait à la cueillette des capitules d’Arnica, qu’elle mettrait à sécher. Lisa…elle était restée finalement, ou il l’avait gardée… Il n’avait trouvé personne qui veuille s’en occuper et après quelques semaines, il s’était accoutumé à sa présence, il s’était habitué à sa fraîcheur, à sa naïveté de jeune enfant, à ses éclat de rire lorsqu’elle jouait avec Pax. En un mois, elle avait bouleversé sa vie. Elle avait fait se révéler toute la tendresse dont il était capable. Il lui mangeait dans la main. Elle avait suscité des sentiments inconnus de lui. Ils étaient inséparables depuis près de vingt ans.
Il lui avait appris à lire, à écrire. Plus tard, il avait dégoté un vieux livre d’Histoire, pour qu’elle ait une idée de ce qu’avait été « le monde d’avant la G.C. », il lui avait enseigné années après années tout ce qu’elle savait maintenant, et même des rudiments de médecine. Il avait rédigé, sur des cahiers fabriqués de feuilles précieusement conservées, tout ce qu’il savait des plantes médicinales, leur culture, le moment de les récolter, comment les utiliser en infusions, décoctions, cataplasmes ou sirops. Le stock de médicaments avait depuis longtemps entièrement disparu..Il lui avait appris à réduire une fracture, à faire cesser une hémorragie, à suturer une plaie avec le pauvre nécessaire dont il disposait encore, à respecter un minimum d’asepsie. Il était fier d’elle, elle en savait suffisamment pour être une bonne « femme-médecine ». Elle pourrait se débrouiller.
Il ressentit une douleur au thorax, s’appuya un peu plus contre le poteau qui soutenait l’auvent. Il ferma les yeux.
Lisa revint vers lui, lui parla, elle s’agenouilla près de lui, le secoua, il s’abattit en avant. Lisa resta à genoux, ne réalisant pas pendant quelques secondes ce qui lui arrivait, ce qu’il LEUR arrivait.
Lorsqu’elle comprit, Lisa se mit à gémir, elle cria, puis elle pleura.
Longtemps.
Les belles histoires sont souvent tristes. Si un jour il arrive un malheur sur ce monde, il faudra que je trouve un Charles. Alors je me poserai la question « Mais où est Charlie ?« . Je ne le chercherai pas en ville…
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effectivement, ça ne serait pas très judicieux…complètement stupide, même..
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