Changement d’échelle

Objet n° 6487

Inventaire 633 A

Objet s’apparentant à un cube de 8 cm d’arête en alliage plastique rouge. L’une des faces, concave, affecte une déformation, probablement provoquée par un coup porté à l’aide d’un objet massif. Quatre griffures sur la face opposée à la déformation.

Les griffures peuvent avoir été faites par un outil de façon volontaire, intentionnelle. Disposées selon la diagonale, elles sont espacées de quatre millimètres, parallèles et profondes d’un demi millimètre. Elles affectent une longueur de 5,3 cm.

Le cube est, par ailleurs, muni de trois anses arrondies. Aucune trace de soudure apparente.

Elrad Bradiche rajoute un F en haut de la fiche, ce qui signifie que l’objet a bien été inventorié une deuxième fois, il range ensuite la fiche de cartoline dans le casier de bois et repose l’objet 6487 dans son sachet protecteur. L’objet est conforme à la description. Aucune évolution de son apparence, aucune modification d’état, pas la moindre.

M. Bradiche est le sous-chef du Service des Objets Insolites. Habituellement, l’inventaire n’entre pas dans ses attributions. A son niveau de responsabilités, il est chargé d’enregistrer les nouveaux objets déposés, de leur affecter un numéro de premier inventaire et de superviser la rédaction de la fiche descriptive. La mise à jour incombe à Mme Richard.

Mme Richard est malheureusement absente. Partie au chevet d’une mère mourante, Mme Richard a contracté une scarlatine invalidante et a prolongé son congé.

Elrad Bradiche est donc contraint de faire lui-même l’inventaire quinquennal ce qui le rend d’humeur fort maussade. Le terme de quinquennal est abusif. Le nombre d’Objets Insolites ne permet pas un inventaire total annuel, aussi a-t-on divisé ce nombre en cinq parts strictement égales qui sont revues à tour de rôle tous les ans.

On considère à juste titre que 12 minutes sont nécessaires à la vérification d’un objet et de la fiche qui l’accompagne. Quarante objets sont donc réexaminés quotidiennement.

Si l’on excepte les jours fériés, les quinze jours de congés annuels que Mme Richard s’autorise habituellement, ce ne sont pas moins de neuf mille six cents objets qui sont inventoriés annuellement.

La question a été posée de savoir ce qui arriverait si le nombre des nouveaux Objets Insolites augmentait de façon inconsidérée. Il a été suggéré que l’on passe, par exemple, de 40 à 42 objets quotidiens. L’humeur de Mme Richard en a été bouleversée pendant plusieurs jours.

M. Bradiche, lui, a immédiatement signifié qu’il lui serait impossible de se charger des deux objets quotidiens supplémentaires, il en allait de son statut et de son autorité de sous-chef de service.

On a donc promis, dans l’éventualité de cette probable augmentation de la charge de travail, qu’un employé spécialement détaché des Apparitions et Disparitions Inexpliquées viendrait suppléer de 17 heures 30 à 17 heures 54.

Il n’empêche que l’absence de Mme Richard tombe mal.

Il va être décidé des nouvelles affectations, mutations et changements de l’année. Or, M. Bradiche espère un changement de service, voire une promotion. Comment pourrait-on accéder à ses vœux et dans ces conditions laisser son poste vacant ?

M. Bradiche lance un regard vindicatif à la grande pendule. 17 h 58. Elrad Bradiche range le fichier, ôte sa blouse et enfile son pardessus.

Ayant consciencieusement fermé la porte de son bureau à double tour, il descend dignement le grand escalier pour se retrouver dans le hall . A 18 h 01, Elrad Bradiche quitte le Ministère des Affaires Etranges..

Sur l’avenue de Résistants, Médard Bretz presse le pas. Il ne doit pas être loin de 18h 03 et il risque bien de voir le bus 128A lui passer sous le nez. Le 128A débouche de la rue Sainte Clotilde à 18h 04 et franchit le carrefour en moins de trente secondes si le feu est vert. Médard se hâte donc, presque fébrilement, vers l’arrêt qu’il distingue maintenant. S’il rate le 128A, il pourra, certes, patienter quelques minutes, puis monter dans le 128B. Mais le 128B, au niveau de la Place de la Liberté, bifurque vers la Cité Fleurie et atteint son terminus au Fort de la Boule, ce qui imposera à Médard une marche d’une dizaine de minutes alors que le 128A s’arrête Boulevard Brumm , où Médard habite précisément .

Médard Bretz a fini par considérer le 128A comme une sorte de véhicule personnel bien que collectif, qui le prend à quelques pas de chez lui le matin et le dépose le soir – par le jeu des arrêts – une cinquantaine de mètres plus loin, mais, providentiellement, devant la boulangerie où chaque soir il fait l’emplette de son pain. Médard y voit un hasard bienheureux, une manifestation quasi divine de l’organisation immanente de son monde personnel.

Aussi rater le 128A de 18h 05 est-il pour Médard un signe de mauvaise augure bien supérieur à la contrariété d’une marche d’une dizaine de minutes à travers la Cité Fleurie.

Médard Bretz travaille au Ministère des Affaires Etranges depuis la création de celui-ci. Il est affecté à la Division des Disparitions Inexpliquées. Contrairement à ce qu’il a cru lorsqu’il a intégré ce Ministère, il ne s’agit pas simplement -ou seulement- de cas de personnes disparues, mais bel et bien de disparitions d’objets plus ou moins volumineux, qu’on ne peut expliquer par un simple vol ou par la négligence de la part de leurs propriétaires.

Au tout début de la décennie, les déclarations de disparitions, laissées à la responsabilité des forces de police, ont été plus ou moins classées sans suite. Mais au cours des années suivantes, le phénomène a pris de l’ampleur. D’une à deux plaintes mensuelles relevées dans la Capitale, on est passé à plusieurs dépôts de plaintes quotidiens. Certains journaux s’étant fait l’écho de l’émoi de citoyens concernés par ces disparitions, il a été décidé d’affecter un service administratif chargé d’accueillir les plaignants. Parallèlement des objets ont commencé à apparaître : des objets inconnus, sans usage possible, dont on ne pouvait expliquer ni la provenance ni la fonction. Le nombre de cas augmentant de manière inquiétante, on en est venu à créer un Ministère.

La Division des Disparitions Inexpliquées(DDI) et le Service des Objets Insolites (SOI) composent à eux deux la Section d’Enregistrement des Objets du ministère. Ils sont chargés de tenir le compte et de mettre à jour les dossiers de déclaration. En dehors de cela, rien. Il y a bien au premier sous-sol, un bureau qui a pour nom Cellule de Recherche Concernant les Disparitions et Apparitions (CRCDA) mais nul ne sait de combien de personnes elle est composée ni quels types d’actions elle engage.

Médard Bretz partage son bureau avec Baltazar Aiguido. A eux deux, ils forment l’effectif de la Division des Disparitions Inexpliquées. Il y a fort peu de disparitions réellement inexpliquées, réellement inexplicables plus exactement. Elles trouvent en général leur solution quelques semaines ou quelques mois plus tard. A ce jour, Médard Bretz et son collègue n’en ont dénombré que deux cent dix-neuf un peu sérieuses. Sept disparitions seulement ont été transmises à la CRCDA.

Une marche de l’escalier roulant de la ligne 12 de l’Urbo (direction Porte de Palissy) assurant la correspondance avec la ligne 7 ( Parc de Nittel – Place de la Victoire ). Disparition d’autant plus inexplicable qu’enlever la marche nécessite d’arrêter l’escalator et de démonter le système mécanique dans son ensemble, soit plusieurs heures d’interruption du service pour travaux. Or aucun chantier d’intervention ou de maintenance n’a eu lieu sur cette station depuis trois ans.

La rambarde en métal de la passerelle des Métiers.

Un socle en bois supportant une maquette monumentale de la ville antique de Gemnos (III ème siècle). La maquette est exposée au Musée des Antiquités. La disparition du socle a eu lieu la nuit et n’a déclenché aucune alarme. Le relevé des rondes du gardien effectuées toutes les heures situe la disparition entre 2 et 3 heures du matin. La maquette de deux mètres sur trois a été retrouvée posée à même le sol, elle n’ a pas souffert de dommages particuliers.

Un des barreaux protégeant une des fenêtres du rez de chaussée du Ministère de la Marine. La fenêtre est celle du bureau de l’adjointe particulière du sous-secrétaire d’État aux Bâtiments marins et sous-marins. Le barreau était enchâssé dans la pierre elle-même, aucun éclat de pierre n’ a été retrouvé.

Les quatre verres protecteurs de l’ horloge quadri-face de la Tour du Palais de Justice. D’un diamètre d’un mètre vingt, épais de près de trois centimètres, les verres bombés protègent chaque cadran, orientés du sud à l’est. Pesant près de 33,9 kg chacun, si l’on prend pour masse volumique 2,5 qui est communément admise pour le verre, leur enlèvement aurait dû nécessiter une grue, à tout le moins un engin de levage et occasionner des mesures de sécurisation exceptionnelles.

Un pan du rideau de velours rouge de l’Opéra Monpezier. D’une surface totale de 160 mètres carrés (16 m de haut x 10 m d’ouverture de scène auxquels se rajoute l’aisance du tombé), le rideau a été découpé, côté cour, sur une hauteur de 5 mètres et d’une largeur de 4. La découpe n’est ni nette ni rectiligne.

Enfin, la totalité des globes géographiques des différents Instituts, Universités et Écoles de la ville.

Elrad Bradiche prend place dans l’omnibus qui le déposera après sept arrêts, à la gare de Preyte, proche de son domicile. Il habite dans un petit pavillon en meulière qu’il a hérité de ses parents. Elrad Bradiche est célibataire et cela lui convient. Tout convient d’ailleurs à Elrad Bradiche, son statut d’employé au ministère, son salaire, sa maison. Seules la possibilité que sa promotion au titre de chef de service soit retardée ou encore l’absence pour maladie de madame Richard le contrarient.

Elrad Bradiche, accroche son pardessus à la patère de l’entrée, il vide ses poches comme il le fait tous les soirs. Il découvre avec étonnement un objet qu’il n’identifie pas. Il s’agit d’une sorte de plaque perforée de nombreux trous rectangulaires fait d’une matière plastique rigide.

Une vague de panique déferle et le submerge. Que fait cette plaque dans son manteau ? A-t-il emporté par erreur un Objet Insolite ? Impossible ! Quelqu’un l’ y a-t-il mis ? Dans quel but ? Pour le compromettre, pour mettre en cause son avancement ? Comment va-t-il faire pour identifier la place de cet objet, son numéro d’inventaire ? Il y a quelque part parmi les centaines d’étagères, un sachet vide, comment le retrouver ? Elrad Bradiche s’asseoit lourdement dans son fauteuil et se met à pleurer.

Médard Bretz alors qu’il n’est qu’à dix mètres de l’arrêt du 128A, entend l’autobus arriver, mais au lieu du bruit familier du bus qui ralentit puis freine, il perçoit au contraire une accélération. Devant lui, les gens qui attendent sous l’abri, sont figés, pétrifiés par la surprise. L’autobus accélère et passe en trombe. Médard a le temps d’entrapercevoir le visage paniqué d’un voyageur, le nez collé sur la vitre du véhicule. 18H 05, le 128A vient de griller son arrêt. Il disparaît, accélérant encore, jusqu’à n’être plus qu’un tout petit point au bout de l’avenue.

Marie-Béatrice joue à la poupée. Tout d’abord elle les coiffe, elle démêle leur longue chevelure puis elle leur donne à manger, elle a sorti sa dînette et disposé les couverts avec soin. Sur une table improvisée, un cageot retourné, surmonté d’un carré de contreplaqué, elle a étendu une nappe. Elle leur sert leur repas dans de nouvelles assiettes. Elle a même trouvé le dernier repose couteau qui lui manquait.

Elle est soudain violemment tirée en arrière. Son frère Bernard la tire par une de ses nattes, il la traîne tant et si bien qu’elle tombe de son tabouret. Cris, hurlements, elle griffe la main de Bernard qui réplique d’un coup de poing. Le fil du petit collier que Marie-Béatrice vient de se faire se rompt. Les perles roulent à terre de tous côtés. La colère de Bernard semble redoubler à la vue des perles. S’ensuit une bagarre, ils roulent par terre, coup de pieds et coups de poings sont distribués de part et d’autres. C’est violent, expéditif, et Marie-Béatrice, vaincue. Son frère la maintient de ses deux jambes, il la plaque au sol, comme assis sur elle.

Il hurle. Elle pleure.

A califourchon sur sa sœur, Bernard la tambourine de coups de poings dans les côtes. Les cris et les pleurs de la fillette redoublent. Craignant que les hurlements de sa sœur n’alertent ses parents ou pire la terrible Mademoiselle, leur gouvernante, le garçon se relève.

«  J’te préviens, t’as pas intérêt à cafter ! »

Marie-Béatrice se relève à son tour, elle a le nez qui coule, son visage est rouge et par moment un sanglot la secoue encore.

« Tu vas m’aider à tout remettre en place ! Passe-moi les verres bombés.»

Marie-Béatrice se saisit à regret des assiettes et les lui tend. L’horloge quadri-face retrouve ses verres protecteurs, puis il en va de même avec le barreau de fenêtre (repose-couteau), la nappe (rideau d’Opéra), la table (socle de la maquette de la cité de Gemnos du musée des Antiquités), du peigne (rambarde de la passerelle des Métiers), des perles du collier (les globes terrestres des écoles sortis de leur support), enfin, le bus avec lequel Marie-Béatrice a joué et qu’elle a posé sur le rebord de la ville miniature dont Bernard est le créateur. 

Bernard s’approche de sa sœur, menaçant :

« Et arrête de balancer des murgos, des arlavens, et tes vieux batlugi sur MA ville ! Tu crois que je ne l’ai pas remarqué ? Tu jettes encore UN truc, un seul truc et tu le regretteras, t’as compris ? » Marie-Béatrice hoche la tête dans un reniflement.

Le petit dieu immature contemple sa première création. La petite déesse, sa sœur, à côté de lui, tient dans son poing serré la marche de l’escalier mécanique et réfléchit intensément à l’usage qu’elle fera de l’objet.

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Publié par l'excédée

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2 commentaires sur « Changement d’échelle »

  1. J’adore cette façon de faire vivre des objets. Le recyclage est à la mode et je te félicite pour tes qualités écoresponsables. Je loue ton imagination à créer un monde parallèle d’une autre échelle.
    Cependant, mon esprit critique et calculateur dont je suis affligée m’a contraint à faire une double lecture. C’est la raison pour laquelle je ne lis pas vite. En parallèle (et en concomitance) de l’histoire je n’ai pu m’empêcher de procéder à des calculs et même tenté de résoudre les problématiques de gestion du personnel. Ce qui, je te l’accorde, est purement absurde. J’ai donc trouvé inutilement :
    Nous sommes sur une journée de 8 heures, soit une intensité hebdomadaire de 40 heures (Ce qui nous fait remonter le temps avant 1936, date du passage de 48 à 40 heures. Mais bon… après tout, nous ne sommes pas en France).
    Nous vivons dans un pays technocratique. Il sera donc périlleux de faire accepter à un sous-chef de service de s’abaisser à faire 2 fiches de contrôle par jour (même si l’on reste sur une éventuelle augmentation qui n’est pas encore effective). Un pays également avec des habitants très rigides sur des protocoles, des habitudes et des horaires.
    J’ai trouvé aussi que les conditions de travail sont pour le moins totalitaires. En effet, pour 40 objets en 8 heures, soit une moyenne de cadence (juste) d’un objet toutes les 12 minutes, comment intégrer une pause pipi ? (environ 2 minutes, lavage des mains compris et à condition d’avoir des toilettes à relative proximité). Certaines personnes (dont je fais partie) sont pourvues d’une petite vessie n’autorisant pas l’attente de la pause méridienne pour faire une seule vidange par tranche de 4 heures. Et bien sûr encore moins le loisir d’une pause-café-clope (environ 10 minutes, soit presque le temps de faire un contrôle).
    Et je sais maintenant pourquoi il arrive parfois de ne pas retrouver nos chaussettes par paire au sortir de la machine à laver. D’où l’expression : « Dieu seul sait où elle est ! »
    Bref, tu m’as fait passer un très agréable moment. Merci.

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