Il cheminait sur le sentier. Il s’était déjà arrêté deux fois : la première pour se rouler une cigarette et la fumer, tranquillement assis, le dos calé contre la haie en contemplant la mer, la seconde fois pour ramasser une sorte de menthe sauvage. Il avait froissé une feuille pour en respirer le parfum et goûté prudemment, croquant du tranchant des incisives une portion infime.
C’est en redescendant la pente, qu’il le remarqua. Ce n’était pas un gros caillou rond comme il l’avait pensé. En se rapprochant, il reconnu la forme familière d’un oignon. Perplexe, il le ramassa et l’observa avec attention. Le bulbe était blanc nacré, très sec, il craquait sous le doigts de l’homme, une des peaux presque translucide semblait sur le point de s’en détacher.A sa base, les radicelles avaient séché et malgré l’examen attentif, l’homme ne put identifier de quelle espèce il s’agissait.
Il faillit le balancer par dessus la haie, se ravisa et l’enfourna dans sa poche.
Chez lui, l’homme déposa l’oignon sur la table, il sortit deux livres, se plongea dans ses encyclopédies dans l’espoir d’identifier l’inconnu.L’oignon, il fallut s’y résoudre, ressemblait à tout et à rien. Trop gros, pas assez allongé, trop blanc, pas assez rose… ni tulipe, ni jacinthe, ni alium, ni ail, ni oignon, ni, ni, ni.
L’oignon mystère fut mis au frigo pendant 3 jours. « C’est l’hiver ! » lui expliqua l’homme.
Trois jours d’hiver plus tard, l’oignon fut placé sur un vase rempli d’eau et placé dans le placard sous l’évier. » C’est la nuit ! » lui expliqua l’homme.
Une semaine plus tard, l’homme ressortit l’oignon de sa nuit. Il dut bien admettre que rien n’avait évolué.
De radicelles, point. Pas la moindre. « la nuit n’a pas duré assez ! » dit l’homme à l’oignon en replaçant celui-ci dans le placard.
Deux fois, trois fois, l’homme ressortit l’oignon. Il décida de changer de technique. Il prépara un mélange, disposa des graviers dans le fond d’un pot, versa terreau et terre de compost et y enfouit l’oignon.
Rien n’arriva. Patiemment l’homme continuait de guetter, apportant l’eau nécessaire.
L’homme dégagea un peu l’oignon. « peut-être as-tu besoin de lumière ».
L’oignon s’obstina. L’homme s’obstina. Il varia lumière, eau, minéraux.
« S’il te plaît, l’oignon, remue-toi un peu, j’en ai marre ». L’homme, il est vrai, perdait un peu patience.
Le lendemain, il lui sembla distinguer un germe qui pointait. Il alla même chercher sa grosse loupe, car il n’en était pas bien sûr et voulait vérifier.
Mais la semaine s’écoula sans qu’il se passât rien.
Le dimanche, l’homme poussa un grand soupir découragé.
Le lundi, l’homme distingua, clairement cette fois, le germe qui pointait. Il n’ y comprenait plus rien.
Le mardi, il y avait quatre promesses de feuilles. Deux mois s’écoulèrent sans que ces feuilles grandissent.
L’homme pensait parfois qu’il ne sortirait rien de cet oignon finalement. Chaque fois, comme pour le contredire, il se produisait quelque chose. Un petit quelque chose.
Qu’il l’arrose et l’oignon dépérissait. Qu’il ne l’arrose plus, et il jaunissait. L’homme avait placé l’oignon à la lumière, puis à l’ombre, l’oignon ne semblait apprécier aucun des emplacements.
» Tu es rudement contrariant, hein, l’oignon ! »
Le temps des narcisses était depuis longtemps terminé, les jacinthes fanèrent à leur tour, remplacées par les premières tulipes. Le printemps explosa au jardin.
L’oignon dans son pot n’offrait encore que quatre débuts de feuilles d’un vert sombre.
L’homme sortit le pot et le posa sur le banc de pierre du jardin.Il allait s’y asseoir parfois et parlait à l’oignon.
Ce fut soudain l’été. Les feuilles mesuraient quelques centimètres et ne laissaient présager d’aucune hampe fleurie.
L’homme multiplia les arrosages et abrita l’oignon d’une chaleur trop directe. Parfois, contemplant le pot, il soupirait de sa propre ténacité, de son obstination à vouloir faire fleurir le récalcitrant.
L’automne s’annonça. Les feuilles atteignaient six centimètres. Puis ce fut à nouveau l’hiver.
Il fallut deux ans pour que les feuilles atteignent une hauteur respectable et une année encore pour qu’une tige florale se développe. Enfin un jour la tige enfla à son extrémité, annonciatrice d’une fleur. Une saison s’écoula. Le bouton semblait ne jamais devoir éclore. Le jardinier rêva d’inflorescences dignes d’une orchidée, de fleurs flamboyantes, d’un rouge corail ou d’un rose fuchsia traversé d’éclats d’or.
Un matin, elle fut là. Quatre pétales d’un jaune de chélidoine, petite, malingre.
L’homme contempla la fleur, l’émotion lui nouait la gorge.
» Tu es la plus belle des fleurs que j’aie jamais vue » dit-il à l’oignon. Et il se mit à pleurer.