La démênoueuse

 » On lui avait proposé de devenir dentellière, tisseuse, menuisier ou jardinier.

Elle était douée pour empiler, assembler, extraire de la matière de bizarres constructions, tirer des matériaux le parti le plus extrême.

Les friches fleurissaient, les marnes devenaient briques, la laine se bouclait en écharpes, les maisons surgissaient.

Ce qu’elle ne faisait pas, elle aimait à rêver au jour où elle le ferait. Sur un terrain mangé de ronces s’élevait un château qui pouvait rester dans sa tête.

Son esprit restaurait les ruines, choisissait le bois des parquets, les motifs des tentures.

Regardant la pelote de coton, elle voyait la dentelle.

Il n’y avait qu’un pas, qu’un effort, il suffisait d’une envie, suffisamment forte, pour la porter.

Mais il n’y avait plus de place de menuisier, les équipes de tisseuses étaient au complet, les dentellières ne voulurent pas d’elle, et les jardiniers étaient trop nombreux.

On la nomma donc au seul poste encore vacant.

Elle devint Démênoueuse.

Elle ignorait que ce métier existât.

Le matin, elle arrivait au hangar, et sur son petit tabouret, prenait place devant la montagne de fils mélangés, tordus, tellement noués, mêlés, qu’il semblait impossible d’en

dégager un seul.

Cordelettes, fils de coton, de laine, de lin, de soie, à broder, à tricoter, à coudre, à repriser, fil d’Alsace, mouliné d’Ecosse, coton d’Egypte, s’amoncelaient en une multitude aléatoire de nœuds multicolores.

Ses doigts passaient la journée à démêler la montagne. Elle partait sur le sentier orange d’un fil de laine, aboutissait quelques heures plus tard dans une autre vallée, pelote en main.

Une autre fois, elle choisissait d’embarquer sur un fleuve de coton bleu de Nil et en redécouvrait les sources.

Elle démêlait un arc en ciel chaotique. Elle ordonnait un univers.

Une fois, une seule fois, elle s’échina sur deux fils dont la couleur était si proche qu’elle les distinguait à peine et par endroits, si noués, qu’ils semblaient ne faire qu’un.

Et comment défaire sans risquer de rompre l’un des fils ? Comment couper l’un au profit de l’autre ? Comment sortir le premier de son chaos de nœuds sans nécessairement abîmer l’autre ? Elle jeta ses ciseaux pour n’être pas tentée, pour ne pas renoncer.

Elle dénoua lentement, avec son infinie patience, avec toute son attention.

Lentement.

Avec application.

Faisant parfois une pause quand sa vision devenait trouble, arquant son dos un court instant, avant de se remettre à la tâche.

Testant la résistance de l’un, la fragilité de l’autre, elle démêlait toujours, elle dénouait, séparant l’un de l’autre.

Il lui fallait du temps, elle le savait. Parfois, dans la même journée, elle progressait de quelques mètres, presque facilement. D’autres journées de labeur la voyaient travailler en vain sur un nœud minuscule, dont elle venait finalement à bout, elle-même à bout de force.

Elle dénouait.

Quand sa tâche fut enfin achevée, quand elle tint dans le creux de ses deux mains, les fragiles pelotes, fruits de son travail désespéré, elle se mit à pleurer.

Elle s’attaqua ensuite à un revêche filin violine, puis à un fil de soie rose tendre, et dans sa rage, elle abattit dans la journée tout un pan de sa montagne de fils.

Le matin suivant, alors qu’elle se penchait , tirant son tabouret, s’installant à l’ouvrage, nul ne vit, nouée à son cou, la minuscule écharpe qu’elle avait tricotée de deux fils d’un vert si proche qu’il semblait impossible de les distinguer et qui ne faisaient désormais plus qu’un.

Publié par l'excédée

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