21 kilomètres
Il marche, son sac lui bat les reins. Le barda est lourd. Le train l’a laissé à trente kilomètres de là. Il marche d’un pas ample et régulier. Un camion s’arrête, mais il fait un signe de la main, refusant l’invitation du chauffeur. Il a besoin de temps.
Deux rideaux se soulèvent sur son passage, il ne croise personne, on mange, mais son retour sera, avant demain, connu de tous et commenté par l’ensemble du village.
La nuit tombe.
Sous une des pierres du seuil, sa main tâtonne à la recherche de la clef. Il fouraille dans la serrure qui résiste un peu trop.Un petit coup de la hanche la fait finalement céder. Il manœuvre le vieil interrupteur, en vain. Laissant tomber son sac sur le carrelage, il se dirige vers la cuisine. Le pied d’une chaise heurtée racle bruyamment le sol. Il trouve les bougies.
La maison sent l’humidité et le bois fumé. Il frissonne maintenant de froid et de fatigue. Revenu dans l’étroit couloir, il referme la porte d’entrée et gravit l’escalier. La première des portes s’ouvre sur une chambre.Il déroule le matelas du grand lit, dans la chambre du premier. Le matelas sent le moisi. Il ôte ses chaussures. Se déshabille. Il s’abat sur le matelas, il attire à lui un oreiller garni de crin et se couvre d’un édredon trop court. Roulé en boule, il s’engloutit dans un sommeil sans rêves ni cauchemars.
A son réveil, il bande. Il se branle en pensant aux putains de là-bas. Mais son sexe devient flasque et il se lève.
Il descend et va dans la grange voir s’il reste du bois utilisable. Il charge une brouette de bûches de toutes tailles, empile du petit bois. Il ouvre le compteur d’eau. A l’évier de la cuisine, après quelques cognements dans les tuyaux, une giclée d’eau glacée. Il trouve une boîte de sardines dans le placard. Il mange debout, sans assiette, à la pointe du couteau. Demain peut-être, il s’occupera de faire rebrancher l’électricité.
Dans la grange, il dépend le vélo. Il le démonte et avec une infinie patience, graisse la chaîne, les pignons, resserre les freins, gratte et astique. Il débite des rondins de bois. Coups de merlin. Le bois est charrié dans l’arrière cuisine.
Il se lave dans une cuvette. L’eau est brune et froide. Elle ruisselle longtemps sur sa nuque.
Le soir, la nuit tombée, il s’endort sur la chaise de la cuisine,tête sur la table. Il se réveille en pleine nuit, moulu, les muscles lourds et la nuque raide.
Ecouter la fatigue des muscles, la raideur de la nuque. Oublier le reste.Fermer les yeux.
Ne plus penser.
Il se souvient. Il est à la terrasse du café. La place est inondée de soleil, les arcades qui courent sur son pourtour offrent une ombre parcimonieuse, tiède. Il attend qu’on le serve, écoutant des bribes de conversations qu’il ne comprend pas, mais qu’il essaie de saisir. Son regard s’attarde un moment sur un groupe puis un autre. Les hommes parlent fort. Deux petits chiens bâtards, au poil jaune et rêche, se faufilent sur leurs courtes pattes torses à la recherche d’un sucre tombé ou d’un reste de pain. Ils zigzaguent sous les tables, chassés d’ un coup de pied par les hommes attablés et filent, apeurés, puis reviennent. . Les mouches tournent, se posent un instant, volant d’un quartier de viande aux poissons étalés sur la natte de quelques vendeurs. Des mouches, qui se collent aux gouttes de sueur, qu’on chasse d’un revers de la main, qui se délectent d’un reste de café ou de thé, suivant le rond de liquide laissé par le verre du client précédent.
Il boit un verre de thé à la menthe. Très chaud. Brûlant. La chaleur a plaqué sa chemise sur son dos, une goutte de sueur glisse lentement entre ses omoplates. Il est encore tôt. Trop tôt pour boire.
Un gamin s’arrête et fait sauter une brosse dans sa main, à son épaule pend une boîte en bois, une boîte à cirage. Le gamin commence à frotter le cuir épais de la chaussure montante ; de temps à autre, d’un coup donné sur la boîte du revers de la brosse, il signale à l’homme qu’il faut changer de pied. L’homme pose alors l’autre pied et reprend une gorgée de thé. Il jette deux pièces à l’enfant, il a fini son thé. Il se lève et s’en va.
Tout n’est pas toujours aussi calme. Quand il arrive, c’est la guerre ou la révolte. On vient aider les uns et réprimer les autres. Il ne juge pas. Il n’est pas là pour ça. Lui, il obéit. Il exécute les ordres. Il réprime. Il s’interpose. Il boucle, il atteint un objectif, il évacue, il met en sécurité, il veille. Le calme revenu, il reste encore un peu, il résorbe les derniers foyers, il assure le retour au calme. La fin ressemble presque à des vacances. Ça ne dure pas longtemps, il repart.
Pendant six mois il n’a pas touché un corps de femme. Pendant six mois il n’a pensé à rien. Un grand vide, un corps déserté par le désir. Et même un léger dégoût.Six mois de hargne, de tristesse . Une envie de se perdre et de fuir. Plus envie de penser. Serrer les dents pour ne pas lâcher. Pour ne pas revenir.
Prises de risques calculées et inutiles pendant les opérations…
Ne pas revenir.
Et puis, un soir, c’était une date anniversaire, il est sorti dans la ville redevenue calme, les cafés avaient rouvert. Il est entré dans le premier boui-boui qu’il a vu, s’est affalé sur la vieille banquette défoncée, il a demandé un verre d’alcool. Un alcool de figue local et bon marché. Un alcool d’incroyant qui ne redoute pas le Prophète, paix et miséricorde du Tout-Puissant, et il a bu. Deux verres, trois, et toute la bouteille. Il a jeté une poignée de billets poisseux et fripés sur la table puis il est sorti pour aller voir les filles. Ses yeux étaient mouillés quand il a franchi la porte du bordel.
Il a baisé une pute avec des larmes de rage . Comme s’il se détruisait et détruisait l’image de l’amour qui l’avait mené jusque là.
Depuis ce soir-là, il connaît tous les bordels de toutes les villes où il débarque. Les soirs où son âme crie, il boit. Il boit puis il baise. Il s’en va dans la rue, vomit son dégoût de lui-même, entre dans un nouveau café, boit à nouveau et va s’acheter une nouvelle fille. A l’aube, il rentre, et s’endort, poings serrés.
Dans ces moments-là, il se perd et devient étranger à lui-même. Le matin, en se rasant, il s’entaille la joue. Le matin, ses yeux sont secs et brillent d’un éclat étrange.
Il est dans la cuisine. le feu s’est éteint. A l’aube, c’est le froid humide qui l’a réveillé. Il étire ses membres douloureux. Il s’est encore endormi sur une chaise. Il se frotte la tête. En cinq semaines, ses cheveux ont repoussé, un peu. Il monte au premier, se plante devant l’armoire. Une glace lui renvoie son image. Il a vieilli, ses traits sont plus durs, une multitude de rides cernent ses yeux, révélées par le hâle du visage. Son regard aussi a changé. Moins complaisant encore, plus sauvage. Il palpe sa clavicule, la cicatrice sous ses doigts : un couteau. Il enfile un pantalon en toile, une chemise. Il ressort de l’armoire une vieille paire de baskets.
Il va en ville à vélo. Il fait rebrancher l’électricité. Il ne va pas au village, le village viendra bien assez tôt à lui. D’ailleurs, un après-midi, alors qu’il fauche l’herbe du jardin, un homme s’arrête, houe sur l’épaule, casquette vissée sur la tête, un vieux.
« Ça faisait longtemps qu’on ne vous avait vu…Alors comme ça, vous reprenez la maison..Y a du travail, faut pas craindre la tâche.. »
Il lui répond par monosyllabes tout en continuant de faucher.
Le vieux n’insiste pas, il part.
Il dégage les arbustes, ceux qui ne sont pas morts. Il enlève la mousse des gouttières. Pendant quinze jours il travaille d’arrache-pied, se levant à l’aube, se couchant là où la fatigue le trouve. Quinze jours où son corps fourbu de travaux muselle son esprit. Le seizième soir, il vide la bouteille d’alcool de fruit trouvée dans le placard de la cuisine, il se traîne jusqu’à son lit, il fait un simulacre d’amour dans les draps, il jouit en étreignant l’oreiller, imaginant la femme. Après le plaisir, le dégoût.
Il avait passé les différents tests de recrutement avec une aisance surprenante. Seules ses réponses au cours du dernier entretien de motivation avait fait sourciller l’officier assis en face de lui. Cet homme de trente ans assis de l’autre côté de la table, ne lui disait pas l’entière vérité, peut-être même lui mentait-il sur toute la ligne. Après de longues minutes de réflexion, l’officier avait finalement coché la bonne case, apposé un coup de tampon, avant de lui tendre le formulaire complété. Tous deux s’étaient alors levés et s’étaient adressés un salut militaire solennel. En faisant demi-tour pour quitter la pièce, il avait réalisé qu’il en prenait pour cinq ans.
Avant de partir, il lui a dit qu’il ne l’aimait plus. Il lui a dit que l’histoire était finie. Il sait qu’elle est là, à quelques kilomètres.. Il l’imagine avec un autre homme. Cette seule pensée le fait se lever brusquement entraînant le tabouret sur lequel il est assis.
Elle n’a pas attendu, peut-être.
Mais bien sûr qu’elle est là et que tout pourrait…Il se rasseoit, se prend la tête entre les mains.
Pourquoi est-il parti ? Pourquoi lui avoir menti ?
Il ne se comprend pas lui-même, alors comment comprendrait-elle ?
Les pensées roulent dans sa tête. Des mots fous lui brûlent les lèvres. Il essaie d’écrire, mais que peut-il écrire ? Il froisse le papier, recommence. Il abandonne. D’un revers de main, il balaie papier et stylo, qui volent et retombent sur le sol.
Il sort dans la nuit froide. Il enfourche le vélo. A grands coups de pédales rageurs, il s’engage sur la petite route qu’éclaire à peine le feu du vélo, vacillant cône de lumière. Sur la place ; il avise la cabine téléphonique. Il se bat avec la porte, tire maladroitement sur celle-ci à plusieurs reprises. La porte pivote violemment, ébranlant la cabine. Les panneaux de plexiglas vibrent dans leur cadre Une bouffée de tabac froid et de vieille sueur lui saute aux narines. Tout en maintenant du pied la porte entrouverte, il glisse des pièces dans la fente et compose le numéro qu’il sait encore par cœur. Au bout d’une dizaine de sonneries, on décroche, deux ou trois pièces tombent dans l’estomac métallique de l’appareil, comme avalées.
« Allô ? .. Allô ? » s’inquiète une voix féminine.
Il ne répond pas, son cœur s’est accéléré, bat sur un rythme fou. Il reste muet, incapable de prononcer un mot. Il raccroche.Il sort de la cabine, la porte se rabat et rebondit plusieurs fois dans le calme de la nuit. Ses mains tremblent en saisissant le guidon du vélo. Il est incapable de remonter dessus, alors il le pousse, tentant de lutter contre la vague de sentiments qui déferle sur lui et qui lui donne presque la nausée . Il essaie de se reprendre mais un afflux de pensées le submerge. Il avance en zigzaguant, comme un boxeur sonné par un KO, mais qui l’ignore encore pendant quelques fractions de secondes. Il se couche sur un talus, ferme les yeux, écoutant les battements de son cœur. L’herbe est humide. Il prend soudain conscience du froid, de son épuisement aussi. Il est tenté de s’oublier là, de ne plus jamais se relever, de s’abandonner à la terre. Et puis, lentement, il se relève.
C’est le soleil filtrant à travers les persiennes qui le réveille. Il replie l’édredon, roule le matelas. Il fourre les affaires dans son sac. Rester ne servira à rien. Revenir était inutile.
Qu’avait-il espéré ? Que croyait-il ? Que sa vie pourrait reprendre son cours, qu’il pourrait revenir sur ses erreurs, réparer son existence comme on répare un volet, ou une gouttière ? Reconstruire ce qu’il avait détruit ?
Il se hâte maintenant, pressé d’en finir. Il referme la porte, remet la clef sous la pierre du seuil.
Il marche sur la route. Le sac lui bat les reins..Son pas est ample et régulier.
Il y a très peu de circulation. Une seule voiture le croise. Puis bizarrement quelques dizaines de minutes plus tard, le dépasse à nouveau. ralentissant à sa hauteur. Sans même regarder, il fait un signe de la main lui signifiant de passer. La voiture accélère à nouveau. Mais après le premier virage, il voit la voiture arrêtée, mordant sur le bas-côté, clignotant allumé. La portière côté passager est grande ouverte. Il fait un écart pour dépasser la voiture.
« Monte ! »
Presque un cri, puis repris sur un ton plus doux « Monte ! Ne fais pas l’idiot… »
Il regarde la conductrice, lâche son sac qui tombe à terre avec un bruit mat.