FAzslan regardait celle qui était assise en face de lui. Elle était belle à en couper le souffle. Tous les hommes du village en avaient d’ailleurs le souffle coupé. FAzslan s’en amusait parfois. Comme aujourd’hui, parce que se disait-il, en cette minute c’est avec moi qu’elle est assise, c’est avec moi qu’elle est.
Une seule fois il n’ avait pas souri . Il avait dû se battre. Juljia était sur le chemin du village, lorsque FAzslan avait entendu ses cris. Il avait bondi et couru vers elle. De loin, il avait aperçu deux hommes qui l’avaient saisie chacun par un poignet, qui l’entraînaient maintenant, tentant de faire taire ses cris, l’un la bâillonnant et la ceinturant, l’autre la traînant presque, la soulevant du sol.
La violence du coup que FAzslan lui porta, assomma le premier. Le second, de surprise, lâcha Juljia qui se mit à hurler. Porté par la rage et la peur qu’il avait éprouvée, FAzslan assénait des coups dont il ne maîtrisait plus la force. Il aurait pu les laisser pour morts.Ils ne bougeaient plus, FAzslan continuait à frapper. Ce fut Juljia qui l’arrêta. Elle lui posa doucement la main sur l’épaule. Elle sanglotait. Peur, soulagement, horreur pour ce qui s’était passé et pour ce à quoi elle assistait maintenant.
FAzslan s’immobilisa, comme s’il se rendait compte de ce qu’il faisait, comme si pendant les minutes précédentes, il n’avait plus été lui, FAzslan, mais un autre, devenu fou. Il reprit son souffle et se leva lourdement, trébuchant, comme assommé lui-même. Ses poings lui faisaient mal, il saignait. Ils avaient redescendu le chemin en silence, trop bouleversés l’un et l’autre pour pouvoir parler.
FAzslan regardait celle qui était assise en face de lui. Il ne se lassait pas de contempler cette parfaite beauté : des yeux clairs, comme l’eau d’une source dans laquelle il aurait passé des heures à se noyer, un sourire enjôleur et câlin dont elle usait et abusait avec lui et auquel jamais il ne résistait bien longtemps. Il essayait pourtant, mais toujours finissait par céder.
Juljia regardait celui qui était assis en face d’elle. Un homme à la surprenante beauté malgré les quelques rides qui griffaient maintenant le coin de ses yeux. Un nez droit, un visage comme taillé à la serpe, des cheveux drus, un corps aux muscles secs et durs. Et puis, il y avait ses yeux…Des yeux noirs profonds, sauf lorsqu’il croisait son regard. Alors les traits de FAzslan s’adoucissaient, il lui souriait, et elle pouvait lire tout l’amour qu’il lui portait. Un amour déraisonnable.
Bien sûr un jour elle le quitterait, elle partirait. Elle était jeune et belle, trop jeune et trop belle.
FAzslan le savait. Il ne pourrait pas la retenir. D’ailleurs, il n’essaierait même pas. Mais déjà il en souffrait. Revenant du champ du Haut, la houe sur l’épaule, il l’avait vue parlant avec quelque garçon de son âge, échanger et puis rire. Ce rire avait mordu FAzslan au cœur. Il s’en était voulu. Juljia l’avait vu à son tour et elle avait rougi. Reculant de plusieurs pas, elle s’était séparée du jeune homme et était redescendue avec lui. FAzslan n’avait pas fait de commentaires.
Un dimanche, ils se retrouvèrent à la rivière. Juljia avait apporté un gâteau de miel et de fruits qu’elle avait longuement faits confire. Le gâteau terminé, FAzslan s’étendit dans l’herbe, chemise entrouverte, profitant d’un soleil timide de début de printemps. Il avait replié le bras sur son front, abritant ses yeux de la lumière et s’était endormi. Juljia l’avait longtemps regardé, assise à ses côtés, en appui sur un bras, les jambes repliées. Il s’était réveillé en sursaut, s’était redressé rapidement, s’était frotté le visage , avait refermé sa chemise. Il avait souri à Juljia, restée à ses côtés. Il lui avait pris la main et joué avec ses doigts pendant quelques instants.
« Je crois, Juljia, qu’il nous faut parler mariage.. » Il laissa sa phrase en suspens, se raclant inutilement la gorge. Il reprit : « Il va bien falloir qu’ un jour tu choisisses, que tu choisisses un homme qui te plaît, un homme que tu aimeras ou apprendras à aimer. Tu ne vas pas rester avec moi, le reste de tes jours ! »
« Tu ne veux plus de moi ? » s’était-elle exclamé.
« Tu ne veux plus de moi ? » avait-elle répété plus doucement.
– Mais, non, ce n’est pas cela…l’avait détrompé FAzslan d’ un pâle sourire.
– Alors, c’est toi qui te maries ? avait-elle demandé, alarmée et pressante. Qui est-ce ? »
FAzslan s’était tu. Juljia s’était levée, inquiète et en colère.
Ils faisaient souvent l’amour, souvent et longtemps. Lorsqu’elle était en train de traire les brebis à la bergerie, il arrivait parfois que FAzslan l’y retrouve et la détourne de sa tâche appliquée. Elle riait.
Certains soirs, c’est avant que le gâteau au miel eût été mangé qu’ils montaient dans la chambre. Plusieurs fois, ils n’avaient pas eu même la patience de monter à l’étage et FAzslan l’avait prise debout alors qu’elle s’appuyait à la pierre de l’évier.
FAzslan faisait en sorte qu’elle ne soit pas enceinte.
« Pas maintenant, pas tout de suite, pensait-il, les champs peuvent attendre de nouveaux bras. Quelques mois ne changeront rien à l’affaire ».
Un soir cependant, elle l’avait retenu. Elle avait resserré l’étreinte de ses jambes repliées sur le corps de FAzslan, de ses mains, assuré une prise sur ses reins et ne l’avait pas lâché. FAzslan n’avait pu résister.
Il l’avait regardée, étonné. Elle avait planté ses yeux dans les siens. Un regard profond qui avait transpercé FAzslan.
L’enfant naquit rapidement au grand étonnement de la femme venue aider. Celle-ci dût revenir deux jours plus tard. Une fièvre s’était déclarée. La jeune accouchée fermait les yeux, terrassée.
« C’est la fièvre des accouchées, cela arrive parfois… » avait expliqué la sage-femme.
« Ce n’est pas très bon, avait-elle rajouté en secouant la tête. » Elle s’était tue et son silence disait tout. Mais FAzslan n’avait pas compris.
Ce furent les pleurs du bébé qui réveillèrent FAzslan au milieu de la nuit. L’enfant pleurait de plus en plus fort. Il courut à l’étage. L’enfant au sein continuait à pleurer. Il le prit dans ses bras et regarda la mère. Elle avait les yeux clos, le teint blafard malgré la fièvre. Elle ouvrit un peu les yeux et regarda FAzslan.
« Toujours tu prendras soin de la Petite, jure- moi… » murmura-t-elle dans un filet de voix.
Il jura.
La jeune femme soupira et referma les yeux. Son corps se détendit enfin.
Miletça était morte. Et avec elle, poissons, oiseaux, serpents.
Juljia s’était levée, inquiète et en colère.
« Petite, écoute-moi… » avait commencé FAzslan.
Car toujours, depuis quinze ans, il l’appelait Petite.