« Nous allons devoir reprendre les termes du contrat… »
Qui des deux proposa ? On ne sait.
Les petits serpents se dressèrent, les poissons ne bougèrent plus, les oiseaux prêts à s’envoler attendirent encore pour voir ce qui allait se passer.
( Voilà, lecteur, nous les avions laissés là… JE les avais laissés là, mais EUX, ne m’ont pas laissé en paix pour autant. Je leur en ai voulu de continuer à occuper mon esprit. Pendant plusieurs jours, des images et des phrases, dociles et douces, presque faciles, sont venues me déranger. J’ai fait comme si je ne les voyais ni ne les entendais. Peine perdue.
Tel un âne rétif, j’ai renâclé autant que j’ai pu, redoutant ce qui allait advenir, sachant que repousser ne faisait qu’augmenter mon tourment.
Braiments et ruades n’y ont rien fait. Il m’a fallu accepter le licol.)
Bousculant le banc qui retomba dans un claquement sec, FAzslan se dressa, tenant toujours Miletça par la taille. A peine celle-ci lui arrivait-elle à l’épaule. Il l’enveloppa de ses bras, la soulevant presque. Miletça éprouva la force de cette étreinte. FAzslan, alors, l’embrassa. Ce baiser n’avait rien à voir avec celui qu’elle venait de donner. Non, ce baiser-là était ardeur et fougue, désir et force d’homme. Miletça découvrit tout cela et ce baiser lui fit augurer de ce que serait désormais sa vie.
A grand peine FAzslan se reprit et recula d’un pas. Pas ici, pas maintenant, pas comme ça.
« je vais voir les bêtes ! ». Il rafla son gilet et fila vers l’étable.
A la fin de l’après midi, de retour des champs, FAzslan trouva le grand baquet fumant. Tâtant d’une main prudente, il rajouta deux brocs d’eau froide, disposés là pour lui. Il ôta son gilet, il ôta sa chemise, bientôt rejoints par le reste de sa vêture. Il entra prudemment, l’eau était un peu trop chaude encore. Il attendit puis s’assit repliant les genoux, poussant un soupir d’aise. Il remplissait le grand bol et le renversait sur sa tête et ses épaules. Il savonna les bras, la nuque et les aisselles. Se redressant un peu, il se lava le ventre. Enfin, il se leva tout à fait, de l’eau jusqu’aux genoux.
Miletça regardait, il ne pouvait la voir : il lui tournait le dos.
«Veux-tu que je te rince ? Ou veux-tu t’essuyer ? »
A peine un mètre séparait Miletça du baquet.
FAzslan sursauta, se tourna dans un sens, se retourna dans l’autre. Ne sachant plus dans quel sens se tourner, finalement se rassit.
Miletça se mit à rire.
« Depuis quand regardes-tu ? demanda FAzslan
– Tu veux dire, aujourd’hui ou toutes les autres fois ? lui répondit-elle avec malice. Depuis le début de la première minute aujourd’hui. Depuis le premier bain aussi. »
Pour la première fois, FAzslan crut bien entendre les pépiements des oiseaux sous les mille et vingt brins de soie.
Il fronça les sourcils puis éclata de rire. Qu’y avait-il d’étonnant, en vérité ? Jamais Miletça ne faisait comme les autres. Il aurait dû s’en douter.
« Je veillais juste à ce que tu ne te noies pas, ajouta Miletça. Rien de plus. » reprit-elle avec un sourire qui se voulait excuse mais qui n’en était pas.
Elle tenait sous un bras un grand carré de drap qu’elle déploya devant lui.
Puis elle ferma les yeux en les plissant bien fort, comme elle pouvait le faire, il y a bien des années, lorsqu’ils jouaient à cache-cache, à la trinquette bignée ou à passe-chaton.
« Sors de l’eau, je ne regarde pas ! »
Ses cheveux agités prouvaient tout le contraire.
Miletça vit, lorsqu’il s’assit en face d’elle pour le repas, que FAzslan avait rasé la barbe qui avait envahi son visage pendant sa maladie. A la lumière du soir, elle remarqua ses joues creusées, ses traits plus anguleux presque émaciés. Il rompit son pain et avala la soupe, dévora tout le reste, sans presque une parole. Enfin, ne resta plus que le gâteau, dans la petite assiette, qu’un linge blanc recouvrait.
Le linge soulevé, FAzslan, sur le gâteau, découvrit les alliances de jonc vert…
« J’ai compris combien je tenais à toi, FAzslan. »
FAzslan ne répondit rien, il attendait la suite.
Miletça se reprit :
« Non… J’ai compris combien je t’aimais. » Miletça rougit mais soutint le regard de FAzslan.
« J’avais tort lorsque j’ ai dit que je voulais juste vivre comme à mon habitude. »
Les petits serpents s’agitèrent, les poissons ne savaient plus dans quel sens virer.
FAzslan toujours se taisait et la scrutait comme s’il pesait ce qu’elle venait de dire. Miletça le regardait sans faillir.
« Et donc ? » demanda-t-il enfin.
« Donc, je veux être ta femme, plus seulement ton épouse. » Si je deviens ta femme, je veux que tu m’apprennes comment… » elle s’interrompit, elle cherchait les mots justes et ne les trouvait pas.
« Comment faire.. » rougit-elle, alors que tous les petits oiseaux semblaient sautiller et les serpents se tortiller.
Miletça, montée dans la chambre revêtit sa chemise de mariée, celle qu’elle n’avait jamais mise, et se glissa dans le lit. FAzslan arrivé à son tour considéra la scène d’ un sourire amusé. Devant le lit, face à elle, il se déshabilla et s’offrit nu aux yeux de Miletça.
Les petits poissons glissèrent jusqu’au fond de leur rivière et Miletça frissonna.
FAzslan redressa Miletça, lui enleva la chemise brodée qu’il envoya au loin.
« Si nous sommes mari et femme, si ton corps devient mien, alors qu’il n’y ait jamais rien qui nous sépare, pas même le linon le plus fin. Nos peaux s’épouseront, chaque jour, chaque nuit, chaque fois qu’il te plaira. Nous nous donnons l’un à l’autre, Miletça, comprends-tu ? »
Miletça, trop émue, ne put que hocher la tête. Son cœur battait si fort que les petits serpents voulurent prendre la fuite comme affolés des sourdes vibrations.
Ils ne soufflèrent pas la bougie.
FAzslan bien qu’amant aguerri se troubla lui aussi. Il partit humblement à la découverte du corps de Miletça. Monts et vallons, collines et vallées, il parcourut tout des lèvres et des mains. Il voyagea longtemps de la sorte. Miletça lui apprit ses chemins, ses sentiers. FAzslan la guida sur les siens. Et tout le temps, ils échangèrent des regards.
Les ailes des petits oiseaux prirent soudain un reflet presque rouge et FAzslan sourit.
Alors seulement, de son araire virile, il traça lentement le premier et unique sillon.
( Note bien, lecteur, que j’ai réussi à écrire la phrase qui me tourmentait l’esprit depuis plus de dix jours. Elle pourrait donc clore le récit. Pour cela il faudrait ne pas tenir compte des protestations futures et réclamations diverses, car il manque, en effet, deux ou trois précisions. )
Lorsqu’il se réveilla, la première chose qu’il vit furent les cheveux de Miletça qui dansaient en tout sens. Miletça, assise sur le rebord du lit, tentait de contenir sa chevelure en une tresse serrée, qui toujours lui échappait et libérait aussitôt mille et vingt brins de soie.
FAzslan lui toucha doucement le dos.
« C’est de ta faute ! » lui dit-elle, se retournant vers lui et elle rit.
« De ma faute ? s’étonna FAzslan. Mais pourquoi ?
– Chaque fois que je te vois, et depuis toute petite… Lorsque que je pense à toi, voilà que mes cheveux s’agitent. Tu es le seul à le voir, je suis la seule à le sentir, le sais-tu ? Toi seul fait se rompre le lien de ma tresse, pour toi seulement dansent les fils de soie. »
FAzslan encore allongé, l’attira à lui, et Miletça blottie au creux de son épaule continua.
« Voici ce que j’ajoute au contrat :
Tu me seras fidèle, tu ne déserteras plus jamais notre lit. »
FAzslan souleva un peu la tête, puis la laissa retomber dans un feint cri de désespoir.
« Que vont penser les brebis si je ne partage plus la bergerie avec elles? Six mois que nous dormons dans la même litière, elles et moi. Tu es bien cruelle envers ces pauvres bêtes… Ne leur dis pas, surtout, que j’en suis bien content. »
Redevenu sérieux, FAzslan poursuivit :
« Voici quels sont mes avenants. Jamais tu ne diras oui si c’est non que tu penses. Toujours tu me diras comment faire rougir les ailes de tes oiseaux… »
Il ajouta prudemment : « Un jour, peut-être, rien ne presse évidemment, peut-être faudra-t-il que tu me donnes un fils…Je »
Miletça lui coupa la parole :
« Un fils ou une fille, FAzslan… ou une fille.
– ou une fille, oui, admit FAzslan, ou une fille. »