Le petit « truc »

Je m’étais mis à l’abri du soleil en me créant un coin d’ombre. J’avais tendu une bâche à partir de l’aile et coincé à l’oblique, l’autre l’extrémité de la bâche en balançant des pelletées de sable. Il devait faire 50 là-dessous et il fallait une sacrée imagination pour avoir l’impression d’y être à l’ombre.

Mais j’avais une sacrée imagination.

gauloise reta

Il me restait quelques litres d’eau, une ration de nourriture de survie et un paquet de cigarettes. C’était peut-être le moment d’arrêter de fumer.
Je comptais, quand le soleil serait moins haut, farfouiller un peu dans le moteur histoire de me donner bonne conscience. Pour l’instant, il fallait juste ne pas cuire trop et ne pas mourir d’insolation.
Il n’y avait strictement rien dans ce coin de désert. Pas de boa, pas de mouton et encore moins de magasin de pièces détachées, même d’occasion, même trafiquées ou défaillantes.

L’horizon je pouvais le mater jusqu’à m’en faire imploser les rétines, y avait rien à voir et rien qui surgissait.
« Pod’zob ! »  comme aurait dit Moz.
(Moz est mon meilleur pote, mais je vous en parlerai plus tard.)

aeropostale_episode1

Ça faisait facilement une heure que je mijotais sous mon abri, quand j’ai entendu un drôle de sifflement, assez aigu, mais qui allait en s’amplifiant. Je suis sorti de l’abri, et en levant la tête, j’ai vu un point dans le ciel qui semblait grossir au fur et à mesure et qui fondait sur moi en piqué. Avant que je puisse vraiment réfléchir à l’éventualité d’une chute de satellite, d’un largage de missile voire d’une livraison de l’Aéropostale, le truc s’est abattu à trente mètres de moi avec un bruit terrible mais mou.
Spppppplllllllaouuuuuuuuaaaaaaatch tok.

Ça a soulevé un nuage de poussière et quand la poussière mêlée de sable a commencé à retomber, je suis sorti de mon ahurissement. J’ai commencé à marcher en titubant. J’avais les guibolles molles et la bouche vachement sèche.
Je me suis approché de l’espèce de cratère de sable formé par la chute du truc.
Arrivé au bord, j’ai eu l’impression que mon cœur venait de me remonter dans la bouche, parce que y avait, dans le fond du trou, le truc…qui bougeait…

J’ai ravalé mon cœur qui s’est mis à battre à 180. Non seulement ça bougeait, mais ça tentait de se relever. C’était à quatre pattes et couvert de sable.
« Ah ptaaaaaain » a dit le truc qui a fini par se mettre debout.
« Ah, bonjour! » a-t-il rajouté en m’apercevant, tout en tentant d’enlever le sable qui le recouvrait.

Il avait des cheveux longs, une voix pas trop grave et un corps féminin. Il, enfin… elle, a commencé à remonter la pente du cratère avec un air naturel comme si c’était le genre de chose qu’elle était habituée à faire tous les jours. Elle avait une espèce de sac fixé dans le dos, mais je ne pouvais pas bien voir ce que c’était. Elle s’est donc approchée de moi et m’a pris la main, qu’elle s’est mise à me secouer, comme si elle était un président en visite, filmé par les caméras du journal de 20 heures.
«  Enchantée, absolument enchantée de vous rencontrer, je m’appelle Dominique, tu peux m’appeler Dom’ ou Domi, mais pas Nique, hein, ça prête à confusion.. ». Elle m’a fait un charmant sourire et un clin d’œil.
Moi, j’avais la bouche ouverte, lamentable, et j’étais tellement surpris, que j’ai été incapable de prononcer un seul mot.
Consciente du trouble dans lequel je me trouvais, elle m’a tapé sur l’épaule: « Relax, mec, relax, tout va bien se passer, y a rien de grave ». Elle m’a agrippé le bras et traîné vers la bâche, m’a assis sur la caisse et tendu la gourde.
«  Faut que tu boives un coup… »
J’ai avalé de travers la première gorgée et je me suis mis à tousser. Ça a dû me sortir des vapes, parce que je me suis mis à réfléchir à toute vitesse, à essayer de trouver une explication rationnelle à ce mic-mac, tout en toussant façon je-me-noie-dans-un-verre-d’eau.

avion posé

Pendant que je jouais les dames aux camélias, elle s’était mise à se promener autour de l’avion, à farfouiller dans la caisse à outils et à regarder à l’intérieur de la soute. Je la suivais du regard en me persuadant qu’après une chute pareille personne ne pouvait survivre plus de cinq secondes.
C’est alors qu’elle me tournait le dos, que j’ai enfin pu enfin voir ce qu’elle portait. Ce n’était pas un sac, comme je l’avais d’abord pensé, ni même une espèce de parachute. Non, cela ressemblait à une paire d’ailes, recouvertes de plumes ternes, des ailes bizarrement repliées, dont l’une, même, pendouillait un peu.
Elle s’est retournée à ce moment et a surpris mon regard.
«  Ah, tu regardes ça, dit-elle en désignant son dos, ça, c’est mes ailes, mais elles sont cassées. Elles ne me servent plus à rien, je ne peux plus voler avec.. » Elle a fait une courte pause en souriant bizarrement. Elle s’est même mise à rire d’un petit air désabusé. « Mais ça, reprit-elle, que je ne pouvais plus voler, tu t’en étais rendu compte. »

Elle s’est assise en tailleur en face de moi. Elle était vêtue d’une combinaison ocre, sans couture, taillée dans une matière soyeuse et brillante et portait une paire de bottillons blancs à semelles souples et plates. Elle ne semblait pas souffrir de la chaleur.
Sans que je remarque quoi que ce soit, un petit carnet était apparu dans sa main. Elle me l’a tendu, ainsi qu’un crayon à mine de charbon. «  Allez, je sais que c’est votre rêve à tous! Alors, s’il te plaît, dessine-moi un mouton. »

J’ai bien failli le faire, et puis, je me suis souvenu à temps qu’il fallait dessiner une boîte avec des trous sur le côté, et dire que le mouton est dedans. Ma main tremblait un peu en dessinant.

carnet mouton


Lorsque je lui ai redonné le carnet, elle a souri gentiment.
« Bon. Ça c’est fait…a-t-elle dit en faisant disparaître le carnet derrière elle. Comment tu t’appelles ? » m’a-t-elle demandé.
« Simon, ai-je répondu, Simon Mahler ».
C’étaient les premiers mots que j’arrivais à prononcer depuis qu’elle s’était crashée à mes pieds, quelques siècles ou quelques minutes auparavant.
«  Vous êtes qui ? vous êtes quoi exactement ? Et d’où venez-vous ? Et c’est quoi ces ailes, là, dans votre dos ? Vous êtes un… » Elle m’a interrompu en posant un doigt sur ma bouche « Chuuuuuuuut ! je vais tout t’ expliquer. L’histoire est un peu longue mais cela te passera le temps jusqu’à la nuit.»
« Je viens d’une autre planète, d’un autre univers. Ma planète s’appelle AD 747.
– Comme un Boeing ? ai-je coassé bêtement
– Nan, PAS comme un Boeing » elle a soupiré..
Elle a secoué la tête avec un air un peu affligé, a levé un sourcil en me regardant comme si elle me jaugeait. Elle a soupiré à nouveau et, résignée, a repris son explication.
«  AD 747 est le nom d’une toute petite planète, un astéroïde plutôt, mon astéroïde. Il n’est pas très grand, mais il y pousse des pivoines en toute saison, il y a une bibliothèque correcte et une fontaine à café. »

ah, ça marche pas
747, comme un Boeing ? – nan, PAS, comme un Boeing

A vrai dire, elle aurait pu m’annoncer qu’elle était la fille naturelle de Mao ou le résultat d’un croisement entre un Martien et une grenouille que je n’aurais pas eu l’air plus crétin. Un idiot de village devait avoir l’air d’un type à l’intelligence aiguisée comparé à moi. Pendant que je bavais des ronds de chapeaux, elle s’était absorbée dans la contemplation de ses ongles en sifflotant un petit air joyeux et calme. Je ne sais pas combien de temps j’ai mis à me défriser les neurones et à absorber ses deux dernières phrases.


« Tu es la seule habitante de ta planète ? ai-je fini par dire au bout d’un temps indéfini.
– Ouaip, les AD occupent chacun une planète. Nous sommes éloignés les uns des autres, suffisamment pour ne presque jamais nous rencontrer, en tout cas.
– Les AD ?
– Les Anges Déchus, Simon, les anges déchus… »

Elle a semblé regarder au loin, c ‘était comme si elle n’était plus là, mais sans qu’on puisse deviner où elle était partie. J’ai remué sur ma caisse en faisant un peu de bruit pour la faire revenir. Elle a souri d’un air triste et m’ a regardé gentiment.
Au point où j’en étais, son annonce ne m’a pas paru plus farfelue ou plus irréaliste que les précédentes et j’ai gobé la révélation de son angélisme avec sang-froid. J’étais plus à ça près. J’étais devenu dingue, tout ça n’était qu’une hallucination due à la chaleur, ou encore, fort logiquement, j’étais en train de discuter avec un ange déchu, amoché des ailes et venu d’un astéroïde lointain. La routine, quoi…
«  T’as pas une fourche-bêche dans ta boîte à outils ? a-t-elle demandé tout à trac.
– une fourche-bêche? pour quoi faire une fourche-bêche ?
– pour bêcher, tiens… qu’est-ce tu veux que j’en fasse, sinon ? je suis venue chercher une bêche et deux ou trois autres babioles qui me font défaut là-haut. »

Elle s’est lancée dans une explication. Elle avait besoin d’une fourche-bêche pour déraciner les  Mnémophytes.
« Le sol d’AD 747 en est infesté, a-t-elle dit, dès que je cesse la surveillance, elles se mettent à pousser partout et à tout envahir, ce sont des espèces de plantes de la famille des Céphalophages et si je n’y prends pas garde, elles grandissent et dévorent mon avenir. Ça me demande beaucoup de travail évidemment, et une bonne bêche. A la main, je ne m’en sors plus. »

J’ai voulu en savoir plus. Une plante à souvenir céphalophage, je n’avais pas la moindre idée de ce à quoi ça pouvait ressembler… Elle m’a expliqué que c’est une plante qui ressemble à une ronce,  rampante, vivace, qui, non seulement se nourrit de votre futur en le dévorant, mais dont la floraison, de surcroît, revêt la forme de vos souvenirs devenus les plus douloureux et les plus difficiles à affronter. La Mnémophyte a des racines très profondes et l’arracher est un travail épuisant, et, comme elle est couvertes d’épines, vous vous retrouvez lacéré si vous n’y prenez pas garde.

plantasouvenir
Mnémophyte de la famille des Céphalophages

J’ai senti que je progressais. Dominique était un ange déchu en quête d’une fourche-bêche pour extirper des Mnémophytes. Comme pour confirmer ma dérive intellectuelle, je me suis surpris à me demander où on risquait de trouver un magasin de matériel agricole dans les parages. Il faudrait au moins réussir à atteindre Nouakchott.
Autant dire, étant donné l’état de mon zingue, qu’on était pas sorti du mirage de l’auberge…

sachet cafe

« J’peux m’ faire un café ? ». Elle m’a tiré de ma rêverie horticole. Elle me secouait sous le nez un petit sachet de café en poudre. J’ai acquiescé mollement et elle est partie farfouiller pour trouver de quoi chauffer de l’eau. Je l’ai entendue s’escrimer, mais je n’ai pas eu le courage d’aller voir ce qu’elle faisait exactement. A travers la bâche, elle m’a interpellé en me demandant si j’en voulais. Il fallait que je me reprenne, je comatais complètement. Elle est revenue avec deux tasses presque fumantes.
« J’ai un peu perdu la main a-t-elle avoué. Sur AD 747, j’ai juste besoin d’aller à la fontaine à café ». Elle a soufflé sur le liquide et a trempé prudemment ses lèvres dedans.
« Pas terrible mais mieux que rien.
– Tu ne bois que du café ? ai-je demandé.
– Ouaip, depuis que la fontaine à champagne est tombée en panne. »
Là, elle s’est marrée et m’a regardé avec un air ironique.

« Je plaisante, a-t-elle précisé. En fait, comme machine, il n’y a que la fontaine à café. Quand je suis arrivée sur l’astéroïde, il n’y avait rien qu’un gros fouillis. Il a tout fallu que je trie, que j’élabore un système de classement, que je range, que je trimballe tout ce dont je ne voulais pas dans un coin où je ne vais plus très souvent maintenant. Tu sais, ce n’est pas une très grande planète, c’est plutôt un gros caillou rond. Il y a un petit torrent qui ne se jette jamais dans aucune mer, une montagne, des nuages immobiles, un bois où poussent les arbres dont j’ai besoin, une mare avec de toutes petites grenouilles. »
Il y avait une drôle de petite fêlure dans sa voix et j’ai craint qu’elle ne se mette à pleurer. Elle s’est levée, elle est sortie de l’abri et j’ai cru voir une de ses ailes palpiter.
Le soleil était déjà bas quand j’ai eu le courage d’affronter la fournaise. Il fallait quand même que je tente une réparation, que je sorte de cette histoire bizarre et que les choses reprennent un cours normal.

mollo molette
clic pour lire !

Elle n’était pas là, mais j’ai tout de suite vu une feuille de son carnet coincé sous une clef à molette.
Ben voyons. J’ai regardé : à 360 degrés, un horizon de sable. Du sable, des cailloux, du sable. Elle avait dû faire une super promenade.

aero rouge bleu

J’ai tripatouillé ma radio, ça a fait scriitch scriiiithch chhhhhhhhhhhhhh, puis plus rien. J’ai raflé ma clé à molette, une pince coupante et je me suis collé le nez dans le moteur.
Du coup je ne l’ai pas vue revenir. Ça faisait une heure que j’essayais de coincer trois millimètres de câble dans une cosse. La sueur me dégoulinait dans les yeux, j’en avais plein les endosses. En plus, je n’étais même pas sûr que le câble, en imaginant qu’un jour j’arrive à le coincer, tiendrait le coup en tension.
« T’as plein de cambouis sur la figure ! » Elle se tenait au pied de l’avion, juste derrière moi. J’ai fait celui qui continuait à réparer son avion.
«  En tout cas, moi, j’en ai plein les bottes! » a-t-elle ajouté.
« J’ai pris du bois, parce que la nuit, ici, si tu veux mon avis, ça doit pas être torride… ça m’embêterait que tu meures de froid ».
L’information a mis trois secondes à me pénétrer le cortex. J’ai failli dégringoler de mon perchoir. Je me suis planté devant elle :
« T’as pris du bois ? du BOIS ? Mais OÙ t’as trouvé du BOIS ?
– je l’ai acheté. Et comme je sais que tu vas me poser la question, j’y réponds, je l’ai acheté à un type qui passait.
– un type qui PASSAIT ?? mais qui passait où ? bordel, merde, un type qui passait OÙ ?…
– Ben par là, quoi… (elle a agité la main, en indiquant une direction vague). T’énerve pas comme ça, y a pas de raison de devenir semi-hystérique parce que j’ai acheté un fagot à un passant !
– Mais Dominique… regarde ! Tu vois des passants, toi, là ? Tu trouves que c’est un endroit pour passer ? Tiens, moi, par exemple, tu crois que si je devais passer quelque part, je choisirais ce coin de désert ?
– Toi peut-être pas, a-t-elle concédé, mais mon passant, oui.
– Et tu l’as payé avec quoi ?
– En fait, il m’a fait crédit… mais j’ai promis de le rembourser rapidement. »
J’ai levé les yeux au ciel, cette fille allait me rendre dingue.
«  Et t’as même pas pensé à lui demander d’avertir les secours ???
– Mais si, mais si…. Déchu, ça veut pas dire Débile, hein, quand même. Bien sûr que je lui ai demandé d’avertir les secours. Mais d’après ce que j’ai compris ça risque d’être un peu long… faudra être patient. Et d’après ce que je vois, c’est pas gagné. T’es quand même sacrément irritable, hein, comme type. »
Elle a ramassé son fagot et m’a tourné le dos. Je l’ai quand même entendue murmurer entre ses dents  : « Jamais contents. Ils sont jamais contents. Je te jure, hein, faut vraiment avoir une patience d’ange ! »

chewing gum

c

J’ai continué à bidouiller sous le capot pour me donner une contenance. J’y croyais pas trop, moi, sur une durite d’huile, à la réparation-miracle façon Hollywood chewing-gum. En plus j’avais même pas de chewing-gum. Elle me regardait, et soufflait sur une tasse de café fumant. Je commençais à ne plus y voir grand-chose, ça m’a donné une excuse pour abandonner mon mécano géant.

J’ai rabattu les manches de ma chemise, il commençait à faire frisquet.
« Tu veux manger quelque chose ? » j’ai demandé à tout hasard.
Elle a secoué la tête et m’a désigné sa tasse de café. J’ai raflé une espèce de barre chocolatée aux céréales. J’avais intérêt à manger lentement, fallait que je me rationne. Je me suis donc mis à mâchouiller d’un air appliqué la première bouchée.
«  T’as rencontré des collègues à toi, déjà ?
– Des collègues ? a-t-elle sourcillé.
– D’autres anges déchus… et puis, pourquoi déchus ? et puis… pourquoi tes ailes sont-elles cassées ? C’est arrivé comment ? Et toi, t’as fait quoi ?»
J’avais dix mille questions à lui poser, ça se bousculait un peu.
Elle a eu un petit rire brisé, puis elle a pris un air très grave.
« Tu veux que je réponde d’abord à quelle question ? »
J’ai croqué une deuxième bouchée, je me suis mis à réfléchir frénétiquement, en mâchant vachement trop vite. Je me suis décollé un petit bout de machin sucré coincé dans une molaire en faisant une affreuse grimace.
« Pourquoi déchus » j’ai annoncé en claquant la langue.
Elle a pris une grande inspiration.
«  Nous n’avons pas tous déchu de la même façon ni pour les mêmes raisons, m’a-t-elle expliqué. Ça dépend des anges… Comment te dire… Nous avons tous dérogé, en tout cas. Tous failli. Certains à leur idéal, d’autres à leurs serments, d’autres enfin à leur mission. Nous avons failli, nous avons douté. »
Elle s’est arrêtée, a semblé réfléchir. Elle se tordait un peu la bouche en mordillant ses lèvres. J’avais remarqué qu’elle prenait souvent cette expression quand elle ne savait pas comment dire certaines choses. Elle a repris:
«  Un de mes meilleurs copains était ange gardien. Le gars sur lequel il veillait, c’était pas un cadeau, tu vois. Il l’avait sauvé d’une avalanche, d’un nombre incalculable de chutes en montagne et d’un accident d’hélicoptère. Faut dire que cet homme prenait souvent des risques, c’était une espèce de casse-cou. Bref… Un jour, son ange gardien lui dit qu’il en a marre et le gars répond qu’il peut se passer de lui, qu’il est suffisamment grand pour se débrouiller tout seul. « Chiche » a répondu mon ami et il est parti.
– Et alors ?
– Alors, le lendemain, le type s’est noyé dans le naufrage de son voilier. Et maintenant,mon ami habite sur AD 456. Tu comprends, un ange gardien qui ne garde pas, qui déserte, eh bien, ça perd juste sa raison d’être. AD 456 est un astéroïde recouvert d’eau, Il n’y a qu’un seul rocher qui en émerge. Sur ce rocher est construit un phare, un phare qui n’éclaire plus.

ad 456
AD 456

Chaque nuit, un bateau vient faire naufrage au pied du phare et, lui, n’a aucun moyen de sauver qui que ce soit, aucun moyen de prévenir l’échouage. Toute la journée, il tente de trouver un moyen de réparer le phare pour parer une catastrophe qu’il sait inévitable. Chacune de ses journées est tendue vers l’échec du soir. Mais il est condamné chaque matin à recommencer, en vain. »
Elle a fait une courte pause, ses yeux fixaient un point très éloigné sur l’horizon.
«  Je connais un autre ange dont la vocation était de devenir compositeur. Il avait ce don particulier. Il aurait dû écrire les plus belles partitions du XX ème siècle. Il a douté et renoncé. Il s’est découragé avant même de commencer, il s’est trouvé des excuses, il n’a pas écrit une note. Sur son astéroïde, il crée les plus formidables mélodies, mais elles se perdent, il n’a rien pour les écrire et personne pour les entendre. »
Sa voix était devenue rauque, je ne sais pas si c’était de colère ou de tristesse. Elle s’est arrêtée à nouveau de parler, elle s’est levée et emparée du fagot.
« J’vais faire un petit feu. » Elle est sortie de l’abri en faisant claquer le plastique de la bâche.

désert nuit
« On voit le système AD, ce soir ! »

Il faisait vraiment très nuit. Sauf que cette nuit était piquetée de tellement d’étoiles qu’il aurait pu en faire presque jour.
Le feu que Dominique avait allumé n’était plus qu’un petit tas rougeoyant. J’avais beau prendre un air dégagé, je commençais à me les peler carrément. Elle, elle avait le nez levé et contemplait le ciel. Je ne sais pas en quoi était faite sa fichue combinaison mais elle n’avait pas l’air d’avoir froid. Elle s’est extraite de sa contemplation et m’a regardé.
«  Je ne ressens pas le froid, Simon, c’est tout. Je ne ressens pas le froid, pas le chaud, je ne ressens rien.» J’ai cherché un truc spirituel à dire et j’ai rien trouvé. Elle a levé la tête à nouveau puis m’a désigné du doigt un coin du ciel. Il devait y avoir cinq milliards d’étoiles dans ce centimètre carré. «  On voit le système AD, ce soir… Là ! s’est-elle exclamé, là ! Tu le vois? »

A vrai dire je voyais pas vraiment, mais je n’ai pas voulu la peiner. J’ai hoché la tête avec enthousiasme. « Mon astéroïde est le sept-cent quarante-septième à partir de l’étoile » a-t-elle continué.
J’avais beau écarquiller les yeux à me les faire sauter des orbites, je voyais juste un amas de points pâles tellement serrés qu’au bout de huit secondes, tout est devenu trouble. J’ai hoché la tête d’un air dubitatif. Je me suis mis à frissonner.
La fatigue m’est tombée dessus d’un coup.
« On va s’installer pour la nuit, tu vas voir, les plumes, c’est vachement chaud! ».

duvet d'ange

J’ai pas tout de suite compris, j’ai juste bâillé. Je me sentais en sécurité : elle prenait les choses en main apparemment.
J’ai donc laissé tomber mes airs d’aviateur intrépide et j’ai juste pris l’air d’un homme exténué.
Elle a roulé un bout de bâche pour nous isoler du sable, elle s’est allongée sur le côté et d’une main, en gigotant un peu, a déplié une de ses ailes sur moi.
«  Essaie de ne pas trop remuer, hein, parce que bouger ce truc, a-t-elle dit en désignant son aile, ça me fait un mal de chien.
– Je croyais que tu ne ressentais rien…
– Ouais, ben, j’ai beau être un ange, j’ai mes limites… » elle a rétorqué.
Elle a lissé les plumes qui rebiquaient et s’est bien serrée contre moi. C’est vrai que c’était vachement agréable d’être là dessous. Evidemment mes jambes dépassaient un peu mais j’étais rudement bien.
« Tes ailes, comment ça se fait qu’elles soient cassées ? C’est arrivé comment? »
Je la regardais en noir et gris sous le clair d’étoiles. Elle a planté son regard dans le mien.
« La première aile, s’est…s’est brisée contre la réalité. Quant à la seconde, c’est moi qui m’en suis chargée, le jour où en j’ai eu assez de voler seule et en rond… »
Elle a repris en essayant de mettre un peu d’ironie dans sa voix :
« C’est vrai quoi ! Tu imagines ? T’as l’air très con quand tu voles avec une seule aile ! Tu fais des ronds, tu reviens toujours au même point, ça n’avance pas, c’est carrément épuisant !! Alors, à un moment, j’en ai eu marre, il fallait que j’atterrisse… j’ai choisi de m’empêcher de voler, même en rond, même seule. J’ai cassé ma deuxième aile… »
Elle est restée silencieuse. Je me suis abstenu de demander comment elle avait fait pour se casser elle-même l’aile restante, parce que j’avais beau être quelqu’un de pas trop inventif, j’ai quand même réussi à imaginer que ça n’avait pas dû être une partie de plaisir et qu’elle n’avait pas nécessairement envie de me raconter les ligaments arrachés, le craquement de l’os qui se brise et la douleur qui s’en suit.
« De toute façon, a-t-elle repris, avec les plumes, c’est pas possible de poser un plâtre. » Elle s’est mise à se marrer.
Dominique disait des choses terribles, graves et sérieuses qu’elle atténuait d’une boutade, d’une pirouette, d’une blague idiote, qu’elle proférait immédiatement à la suite, comme pour se faire pardonner ou vous faire douter d’avoir vraiment saisi le sens de ses premières paroles. Dominique pratiquait le style dérisoire.
Elle a remonté un peu son aile en tirant dessus avec sa main, comme si elle remontait une couverture sur moi.
« Allez, dors. Demain, tu vas être crevé. Tu peux dormir tranquille, je vais veiller sur toi. C’est pas mon créneau le gardiennage angélique, mais j’ai des notions. »

composition IV
roi des cafés

Elle m’a secoué au lever du soleil. Je crois qu’elle avait juste envie de boire un café. Elle s’est levée et a commencé à doucement replier l’aile qui m’avait servie de couverture. Elle s’y prenait avec précaution.
« Ça va guérir un jour ? ai-je demandé doucement.
– Ça guérira le jour où je l’aurai décidé. Enfin, disons, le jour où j’aurai vraiment envie de voler … le jour où quelque chose ou quelqu’un m’aura à nouveau donné envie de voler, a-t-elle ajouté. C’est pas gagné, hein…»
J’ai supposé que l’idée de voler pour aller jusqu’au magasin de pièces détachées le plus proche n’allait pas être une proposition suffisamment motivante, alors j’ai évité de me couvrir de ridicule et j’ai remballé ma suggestion à dix balles. J’ai quand même tenté une ouverture discrète.
«  Et si la vie d’un homme était en jeu, tu ferais quelque chose ?
– Ta vie n’est pas en danger, Simon… tu as encore de l’eau pour deux jours, deux boites de pâté, une barre chocolatée et trois petits tubes de compote. »
Elle m’a tapoté l’épaule comme on fait pour réconforter un demeuré et elle s’est mise à préparer le café. Je ne sais pas d’où elle sortait tous ses sachets de café en poudre, mais le stock semblait inépuisable.

liste des courses

« Et à part la fourche-bêche, t’avais besoin de quoi d’autre ? » j’ai demandé.
A vrai dire, j’ai posé la question pour dire un truc, j’ai dit ça un peu sur le ton du type qui prévoit d’aller au supermarché en sortant du boulot, qui prépare sa liste pour ne rien oublier et demande à sa femme si elle veut quelque chose.
«  Du papier et des crayons, un arrosoir pour mes pivoines… » a-t-elle répondu en me tendant une tasse de café fumant. Elle a continué :
« Mais si je reviens faire des courses, j’essaierai de choisir un autre coin pour atterrir… Déjà que décoller, ça a pas été du gâteau…
– T’as fait comment ? J’ai demandé en désignant ses ailes d’un mouvement de menton.
– La question à laquelle il faudrait que je réponde est plutôt : comment vais-je faire pour y repartir. Ça m’ennuie un peu. …Bon, j’verrais bien le moment venu, hein, pas la peine que je me tracasse à l’avance… »
Y avait quand même une question qui me brûlait les lèvres, alors j’ai pas pu résister :
«  Mais toi ? ai-je dégluti. Toi ? T’as fait quoi pour te retrouver exilée sur ton astéroïde ? Et ça représente quoi, pour toi, cette planète avec ses bois, sa rivière et ses petites grenouilles ?
– C’est mon enfer personnel bien sûr. Que veux-tu que ce soit d’autre ?
– Mais qu’est-ce que tu as fait , toi ? j’ai insisté.
– J’ai aimé. Follement. Les Mnémophytes sont là pour me le rappeler. Elles déposent pour moi des fraises des bois sur les cailloux des chemins, elles empilent, dans le lit de la rivière, des galets en d’improbables statues. Elles posent chaque matin un pot de confiture sur ma table, et chaque soir, une plume de geai sur mon lit. Les petites grenouilles coassent aux cascades disparues, le bois recèle une maison forestière que je n’atteins jamais.. Tu comprends pourquoi il me faut une bêche? »

creve coeur

J’ai acquiescé silencieusement. J’avais la gorge un peu serrée. Elle a détourné la tête et j’ai su qu’elle pleurait. Je me suis approché, je l’ai prise contre moi. Elle était plus petite qu’elle n’en avait l’air, et plus fragile aussi.
Elle s’est essuyé les yeux et m’a montré l’horizon. D’abord, j’ai rien vu.
« Oui, c’est beau le désert, ai-je murmuré.
– Mais non, c’est pas ça.. regarde mieux ! »

Mauritanie...
Mauritanie…

le chamelier


J’ai mieux regardé et j’ai vu un petit nuage de sable qui semblait s’avancer vers nous. Au centre du petit nuage, je distinguais un petit point. Le petit point est devenu gros et s’est transformé en une espèce de bédouin sur une espèce de dromadaire. Soudain, le dromadaire et le type ont été vachement gros. Le type a arrêté la bête. Il s’est mis à farfouiller dans le gros sac qui pendouillait sur les flancs de l’animal, puis il a balancé le sac par terre. Il s’est lancé dans une longue tirade dont je n’ai pas saisi un traître mot. Dominique lui a répondu, et j’ai compris qu’ils venaient d’entamer une séance de marchandage. Ils ont discuté sec. Ça a duré longtemps. A la fin, ils ont dû se mettre d’accord, parce que Dominique s’est arraché quatre plumes qu’elle a refilées au mec qui a eu l’air satisfait.
Le type a fait faire demi-tour à sa bête, et il est reparti sans que j’aie eu même la possibilité d’en placer une. J’en suis resté comme deux ronds de flan.
Dominique farfouillait dans le sac et en a sorti une bêche, un arrosoir, du papier et des crayons et une grande enveloppe brune fermée avec du scotch.
«  Tu vois, hein, c’est vachement pratique d’acheter à l’arabe-du-coin. Je comprendrai jamais les gens qui préfèrent les grandes surfaces.
– Et les secours ? Tu lui as demandé pour les secours ??
– Ouaip. Il a fait passer le message…
– Mézenkor ? ai-je insisté en m’impatientant un tout petit peu.
– Ben, tu sais, son portable a plus de batterie, du coup, il a utilisé le téléphone arabe. » Elle se gondolait bêtement en se payant ma tête.
« Mais, non, rassure-toi.. je blague. Il m’a dit qu’il avait prévenu. Ça devrait plus trop tarder maintenant. »
Elle a remis dans le sac ce qu’elle en avait sorti, sauf l’enveloppe, qu’elle m’a tendue.
« Tiens c’est pour toi !  Mais tu ne devras l‘ouvrir que lorsque je serai partie. Tu me promets ? Croix de bois, croix de fer, si j’mens, j’ vais en enfer ?»
Je l’ai regardée et j’ai juste réussi à faire une grimace qui se voulait un sourire.
On a passé la journée sous la bâche. De temps en temps, elle en sortait pour se faire un café. J’ai suçoté les trois tubes de compote en l’écoutant parler. Je n’avais pas du tout envie que le soleil décline. Je savais qu’au matin elle ne serait plus là.
Mais le soleil n’a pas écouté mes prières et la nuit ne m’a pas demandé mon avis. Dominique a préparé un feu avec ce qui restait du fagot.
« Cette nuit, tu risques d’avoir un peu froid. »
J’ai pas réussi à répondre. Je suis resté là, bras ballants, sans savoir quoi dire ou quoi faire.
« Il ne faut pas être triste, Simon, a-t-elle soupiré.»
Je n’ai rien répondu alors elle a repris.
« Je ne veux pas que tu aies de la peine. C’est difficile pour moi aussi, tu sais?»
Moi, je n’ai rien répondu. Elle me semblait toute fragile malgré ses airs de fier à bras. Je l’imaginais seule à nouveau, sur son astéroïde, avec ses petites grenouilles, sa rivière et ses pivoines. Toute seule pour lutter contre ses plante à souvenirs.
Elle m’a désigné son sac.
« Ne t’inquiète pas pour moi. Maintenant, j’ai une bêche, ça sera peut-être plus facile…»
J’ai rien répondu.
« S’il te plaît, ne me rend pas les choses encore plus difficiles, m’a-t-elle murmuré. Il faut que je rentre. Là-haut, elles bouffent mon avenir, tu comprends ? Elles grignotent le peu d’espace que j’ai réussi à me créer pour survivre. Et puis, les pivoines ont besoin de moi.»
J’ai hoché la tête pas très vigoureusement. J’avais le cœur tellement gros que je le sentais cogner contre mes côtes. Elle a soulevé le sac. J’ai presque crié.
« Tu vas faire comment pour partir ?»
Elle a soupiré et a reposé le sac.
« Du concentré d’éclair d’or, Simon, tu sais bien… tu connais l’histoire, non?»
Elle s’est approchée de moi et m’a pris dans ses bras.
Quand je me suis réveillé, il faisait jour et déjà chaud. J’ai brusquement ouvert les yeux en sursautant. Je me suis souvenu. Dominique ! Mon cœur s’est affolé. J’ai bondi.

le flacon d'or

J’ai suivi ses traces jusqu’au sommet de la dune. Elle avait dû rejoindre sa planète parce que je n’ai retrouvé que le flacon.
Et une plume, plantée juste à côté.
A ce moment là, j’ai entendu le bruit d’un moteur. Je me suis retourné et j’ai vu une Jeep qui arrivait, avec Moz qui faisait de grands signes et qui s’est mis à klaxonner comme un dingue en me voyant. Il a stoppé à côté de l’avion, a sauté de la Jeep et s’est mis à courir vers moi.
Voilà.
«Et l’enveloppe brune ?» me direz-vous..

Ah oui… l’enveloppe brune.

enveloppe
« ah oui, l’enveloppe brune… »

Eh bien, j’ai ouvert l’enveloppe brune . A l’intérieur, il y avait treize pages avec quelques dessins. Ça racontait une histoire. Ça commençait par :
« Je m’étais mis à l’abri du soleil en me créant un coin d’ombre. J’avais tendu une bâche à partir de l’aile et coincé, à l’oblique, l’autre l’extrémité de la bâche en balançant des pelletées de sable. Il devait faire 50 là-dessous et il fallait une sacrée imagination pour avoir l’impression d’y être à l’ombre.
Mais j’avais une sacrée imagination…

Publié par l'excédée

écriture, gravure, iris, David Austen, Yourcenar, Marc Aurèle, Rome, bidouilles, camping sauvage, art déco, de Stijl, Silverberg, escapades, récup', Asimov, Hadrien, Balkans.

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